C'est un étonnement perpétuel : le présent ne manque jamais - tant que dure la vie. Il suffit d'ouvrir les yeux, le monde est là. Et resterais-je les yeux fermés, me boucherais-je les oreilles, que le flux interne, encore, se manifesterait dans les impressions subjectives, la respiration et le mouvement du coeur. C'est la présence du présent, irrécusable et manifeste. Le présent c'est toujours l'actuel, la somme insommable de toutes les sensations qui attestent l'existence des phénomènes, dont le mouvement, ici et maintenant, se donne à percevoir. Le présent du présent c'est la perception.

Mais ce présent se décline selon trois modes : présent du présent, présent du passé, présent du futur, formant une sorte de noeud mouvant difficile à démêler. Si le présent du présent, comme on l'a vu, est essentiellement la perception, le présent du passé c'est l'acte de mémoire, qui, au présent, évoque le passé, et le présent du futur c'est l'acte, au présent, de l'anticipation qui projette un futur. Dans le présent vécu la pensée ne cesse de naviguer d'un pôle à l'autre, mêlant les souvenirs, et les anticipations à la perception. Chacun peut voir qu'en dépit des apparences il est assez difficile de se maintenir dans la stricte observation du présent-présent. Notre esprit, comme un singe curieux et indiscipliné, va fureter dans toutes les directions, au gré de l'humeur et des sollicitations externes.

Il est certes utile de savoir se concentrer à l'occasion, mais l'esprit est ainsi fait qu'il se vengera de la contention excessive. Attachez un dromadaire avec une corde, il regimbera, tirera de toutes ses forces pour se libérer. Libérez-le, il va se coucher paisiblement. Il faut apprendre à cohabiter paisiblement avec son propre esprit.

On écrit de tous côtés : vivez au présent, on en fait la méthode royale pour atteindre je ne sais quelle excellence. Mais diable, comment pourrait-on vivre ailleurs ? Si l'on veut dire, par ce précepte, qu'il faut éviter de se disperser à tous vents, j'en suis bien d'accord. Mais l'observation des faits nous montre que la concentration est difficile à maintenir, qu'elle ne se justifie que dans des circonstances particulières - par exemple pour un travail précis - et que c'est le plus souvent quand l'esprit est détendu, ouvert aux stimulations intérieures, que de vraies solutions se font jour. C'est ainsi que fait le poète : ou plutôt qu'il ne fait rien, laissant venir du fond les images et les associations, les accueillant en silence, recueilli et disponible, pour les noter sous la dictée, les disposer devant soi, les laisser jouer capricieusement comme de petits oiseaux, et alors seulement commence un travail d'attention pour organiser le matériau et le mette en forme.

Le présent vivant est un présent élargi : le passé et le futur, mais surtout le passé viennent le grossir, le nourrir, l'abreuver, lui donner chair et vie. Le futur n'est le plus souvent qu'une projection issue du passé, aussi est-ce bien du passé que vient l'essentiel. Encore faut-il distinguer entre un passé qui enchaîne, qui condamne à la répétition, et un passé qui offre une réserve inépuisable de sensations et d'images - et qui, au fil du temps, se transforme et se renouvelle en s'actualisant. Paradoxalement, le présent, par le processus d'élaboration perpétuelle, modifie le passé, le réécrit dans une trame vivante, à la manière d'un poème.

Souple et ferme, jamais tendu, jamais volontariste et laborieux, telle serait la formule adéquate pour désigner la nature et l'activité de l'esprit. Il n'est pas bon de malmener sa nature, en s'imposant des disciplines rigoristes. Mais la vraie question est : pourquoi, en vue de quoi, vous imposez-vous une discipline rigoriste ? Qu'espérez-vous atteindre en bridant et brimant votre nature ? On croit trouver dehors ce qui manque au dedans. Mais le plus souvent, hormis quelques pathologies spécifiques, il ne manque rien. Tout est là, c'est nous qui ne voyons rien.