C'est très étonnant : les choses glisssent, les impressions glissent, les souvenirs glissent, on dirait que rien ne se fixe plus, et tout va à la débandade. A ce tarif je perdrai bientôt la connaisssance de mon propre nom. C'est un effet de l'âge, pour sûr, mais aussi, sans doute, d'une complexion particulière. Montaigne écrivait quelque part que rien ne le tient ni le retient : je ne saurais mieux dire. Et comme lui je puis me plaindre des fluctuations de ma mémoire, ce vase troué. J'ai beau m'efforcer, j'oublie le livre que j'ai lu, à peine sais-je encore en énoncer le titre, et l'auteur moins encore. Je pourrais tout aussi bien le reprendre demain et me laisser surprendre à chaque page, comme une absolue nouveauté. Les choses plus anciennes semblent mieux gravées dans la mémoire, qui conservent parfois une étonnante fraîcheur. Il me suffit de me détendre, de fermer les yeux, d'établir un grand calme dans mon esprit, et alors les images reviennent, neuves et précises, avec la sensation d'une présence immédiate. Ainsi, l'autre matin, assis dans mon salon, je passai une belle demie-heure à parcourir en esprit les lieux de mon enfance, et cela venait sans effort, cela coulait pur de source, je revoyais la maison, la cour, les poules et les oies, les cochons et les lapins, et le chien, le jardin de  mon grand père, et la route qui menait à l'école, et tant d'autres choses qui faisaient alors ma vie. J'en conclus qu'il y a un niveau de la mémoire qui ne peut s'atteindre qu'en état de relaxation, alors que dans la conscience ordinaire, pleinement éveillée, l'accès à ces images est refusé. 

La mémoire consciente peut bien déraper et caler, la mémoire profonde a retenu et fixé les souvenirs. Freud disait que l'inconscient conserve éternellement les traces mnésiques. En les réactivant par les associations libres on peut libérer les impressions, les images et les pensées. C'est la source où puise la poésie, et qui en fait le charme éternel : ce qui revient, et qui sourd, c'est la voix des profondeurs. 

La mémoire profonde nous donne un certaine continuité : quand tout glisse et se perd selon l'ordre du temps il est en nous un fond d'impressions stables qui constitue une sorte de socle sensoriel et affectif, lequel résiste au changement, et donne au sujet, gracieusement, les éléments d'une histoire personnelle, d'un récit qu'il pourrait faire s'il en avait le désir. Je ne doute pas qu'en fin de vie encore le sujet puisse raconter, ou se raconter. A partir de quelques fragments, comme un archéologue, il pourrait retracer la trame intime de sa vie.

Il y a deux mémoires, la rapide et la lente, la superficielle et la profonde. Une différence de temporalité, et de vitesse. Dans l'absolu rien ne demeure, mais la mémoire lente donne au sujet un sentiment de soi sans lequel il ne serait que vent.

A la surface tout glisse, et je me sens glisser moi-même à la surface, emporté par le grand fleuve qui emporte toute chose. Cela ne va pas sans une certaine jouissance : il y a de la jouissance à se laisser porter au fil de l'eau, détaché autant qu'il est possible des affaires du monde, du souci d'être ou de paraître. Tant pis pour la mémoire qui ne fixe plus rien, en dehors de l'indispensable. C'est un principe de sélection passive : je ne cherche pas à oublier, cela s'oublie tout seul. Ne reste que l'essentiel : quelques idées simples et fortes, inébranlables. Et dans le même temps, comme hors du temps, l'autre mémoire, paisible et profonde, assure une permanence indéfectible, un savoir immémorial, une sorte de paix également, dans la conviction que ce qui a été ne peut manquer d'avoir été, une quasi éternité qui ne disparaîtra qu'au moment du décès. Est-ce l'inconscient ? Si l'on veut, mais un inconscient troué, poreux, qui libère des flux et des images, que l'on peut recueillir et jardiner comme les pousses au printemps.