Je me suis mis en tête, ces jours-ci, de relire deux chapîtres importants de Schopenhauer sur la question de l'immortalité et la négation du vouloir-vivre. Je ne dirai rien du contenu de ces oeuvres, dont le lecteur peut juger par soi-même, s'il le désire. C'est mon propre positionnement de lecteur qui m'intrigue et que je voudrais tenter d'éclairer : j'observe, à nouveaux frais, l'extrême difficulté où je suis de mener une lecture suivie, attentive et concentrée. J'attaque le texte avec résolution, je me jure de mieux faire qu'à l'accoutumée, et voici qu'au bout de quelques pages, en dépit de moi, je décroche, ou plus exactement, je lis sans lire. Demandez-moi ce que j'ai lu et compris, vous me verrez tout dépité, comme un élève surpris à rêvasser au fond de la classe, vautré sur sa table de "travail". Quelque chose, dont je ne puis m'expliquer la nature et la force, me détourne invinciblement du texte et fait que je rêve au lieu de penser, en tout cas de penser selon la logique de l'autre, l'auteur du texte. J'en suis tout honteux, mais tout se passe comme si j'avais décrété en sourdine que cet autre n'avait, au fond, rien à m'apprendre que je ne susse déjà, de science sûre et avérée. Il en va ainsi de presque tous les textes que j'aborde, hormis quelques-uns, fort rares au demeurant, qui ne laissent jamais de m'instruire, de m'éveiller et de me stimuler. Je remarque aussi que ce sont des textes extrêmement courts, quelques pages serrées, inépuisables.

Qu'on ne s'y trompe pas : ce que je dis là sur un supposé savoir ne concerne en rien l'histoire, les sciences, la technique, la médecine etc, où mon ignorance est abyssale et sans recours. Je ne parle pas des savoirs positifs, je parle de la vérité de l'expérience. C'est là que se vérifie ou non la perspicacité et l'authenticité d'un auteur. Je remarque simplement que la quasi totalité des ouvrages philosophiques me semble, aujourd'hui, sans teneur ni vérité. A quoi s'ajoute encore la complaisance coupable, chez certains dits philosophes, pour de fâcheuses illusions. Au vrai elles occupent la quasi totalité de la production livresque.

Il faut revenir sans cesse à l'expérience, y puiser ses idées et les y vérifier. Encore cela ne suffit-il pas, si l'on voit que certains s'échinent à reproduire interminablement les mêmes erreurs, selon un scénario répétitif incoercible. On ne peut apprendre de l'expérience que si l'on examine l'expérience, ses causes, sa nature, ses effets, selon une méthode proprement expérimentale. Cela ne se trouve dans aucun livre, ne se peut déduire d'aucune pensée étrangère. C'est dans ce cheminement à la fois externe et interne que se forme la pensée.

C'était l'enseignement de Bouddha : ne croyez rien que vous n'ayez expérimenté par vous-mêmes. A cette aune-là les choses se décantent, dans la mesure où la décantation est possible. Il en est qui résistent à toute décantation, qui marquent la limite du réel. Je peux toujours soutenir qu'il existe un principe échappant à la destruction personnelle, il n'en reste pas moins que je vois les gens mourir, et ne jamais revenir. Ce fait, imparable, divise en deux la destinée humaine, et contre cette division on ne peut rien.

Il suffit de deux ou trois idées comme celle-là pour constituer une philosophie rigoureuse, sans faille, sans échappatoire, rugueuse comme le roc, sèche comme une lame. C'est le scalpel de la vérité. Nul n'est tenu d'en faire usage. Toutes les idéologies, qu'elles soient religieuses ou politiques, se font fort de contourner l'obstacle, de nier les faits, d'enchanter les âmes avec de fausses promesses, d'entretenir à grands frais un clergé voué à la prédication, à la persécution des mal-croyants, et au total à enfumer le monde. 

Quelques-uns, disais-je, qui résistent à ce travail de sape, qui émergent telle Aphrodite de l'océan de la duperie universelle, tel Lucrèce clamant haut et fort : tantum religio potuit suadere malorum !