La sieste, comme le thé au Japon, ou les fleurs, peut être élevé au rang d'un art. J'y excelle, sans fausse modestie, de la pratiquer congrûment depuis des années. Mais la durée, et la répétition même n'y suffisent pas. Il y faut une intentionnalité très particulière.

Je m'allonge sur mon lit, je m'étire, je m'installe dans une position confortable, et je laisse aller. Après quelques instants de flottement je me sens descendre dans un espace ouvert, très loin des embarras de la vie ordinaire, des pensées et des soucis du jour. La détente profonde signe le passage des ondes bêta aux ondes alpha, qui favorise l'installation dans cette zone intermédiaire, entre veille et sommeil, où nous vaguons et vaquons en toute liberté, sans volonté particulière, sans fixation, abandonnés au flux intérieur, qui nous mène où il veut. Viennent alors des images, des souvenirs, des pensées déconnectés de toute intention, comme dans un rêve, mais avec une certaine conscience encore, qui se contente d'enregistrer sans guider ni contrôler. Rêve lucide, si l'on veut, que l'on ne peut pratiquer vraiment durant le sommeil, et qui présente l'intérêt de nourrir l'imagination.

Parfois, dans cette disposition de réceptivité maximale, il me revient quelque fragment du rêve de la nuit précédente, avec ses sensations et ses images à demi oubliées, et qui retrouve une sorte de vigueur nouvelle. Parfois j'ai l'impression, soudain, de comprendre ce que le rêve avait à dire, et d'en tirer quelque lumière pour le présent ou l'avenir. Je voyage dans le temps et l'espace. Je retrouve avec une singulière précision tel lieu de mon enfance, par exemple, la maison et le jardin de mon grand père, je me vois libérant le chien de ses chaînes, courant avec lui à perdre haleine, deux fous de bonheur ! Les images viennent, les images passent, laissons venir, laissons passer. 

Une intentionnalité sans intention. Intentionnalité pourtant, car il s'agit bien de se donner la chance d'un voyage, par la descente et la déprise, sans lesquelles le voyage est impossible. Mais là s'arrête l'intentionnalité. Il ne reste plus qu'à se maintenir dans la réceptivité : le reste vous est offert.

Ces divagations sans but ni méthode nous révèlent la nature véritable et le mouvement naturel de l'esprit. Nous disons l'esprit, mais ce n'est qu'un mot, qui de plus nous faire croire à quelque unité substantielle. Mais ce que nous expérimentons en vérité c'est le flux, la fluence, l'écoulement ininterrompu de processus mentaux, sensations, perceptions, images, idées qui, si nous n'en interrompons le flux, manifestent la créativité infinie de la nature. Homo natura. Nous voici au plus près de la source, où le subjectif se dissout dans une vastitude sans début et sans fin.

Revenant dans ce qu'il est convenu d'appeler la réalité ordinaire, les yeux encore embués du voyage, nous mesurons combien cette dite réalité est conventionnelle, au regard de l'autre. Et s'il faut bien vivre ici, comme tout un chacun, nous savons d'expérience que notre vie se vit à la fois ici et lâ-bas, et de ce savoir nous tirons chaque jour une leçon de clairvoyance : décalés, décentrés - et poètes assurément.