La Callas ! Sublime, elle déclare qu'en entrant en scène elle éprouve une véritable ivresse. Comment ne pas songer à la Pythie, ivre de parfums envoûtants, proférant "de sa bouche délirante" d'obscures sentences inspirées par le dieu.  Ou encore ces tragédiennes austères déclamant à Epidaure les vers de Sophocle, en grec ancien, soudain saisies d'une étrange frénésie, tordues d'angoisse, ou fuminant de saintes colères. Maria Callas était grecque et ce n'est pas un hasard si elle a révolutionné la scène par un génie de tragédienne autant que de cantatrice. Avec elle l'opéra moderne retrouve et renouvelle l'esprit de la tragédie.

Je ne cesse d'admirer comment la langue italienne, dans Verdi, dans Puccini, se prête merveilleusement à la musique d'opéra. Moi qui n'en perçois guère le sens littéral je me laisse porter par le rythme et la consonance, comprenant sans comprendre, comme si les mots eux-mêmes se changeaient en musique. Lorsque Callas chante, tout chante, et la voix et le corps, et le mouvement, et le geste, et l'écart entre l'auditeur et le chant s'abolit, et l'univers entier se fait musique !

Moment d'ivressse en effet. Et je comprends que si Callas n'éprouvait pas cette ivresse elle refusait de chanter. C'était tout ou rien. 

En termes platoniciens on dira que chez Callas se combine la mania prophétique et la mania poétique. Mania c'est délire, délire de la Pythie et délire du poète.

Rien de pathologique : c'est un délire très spécial qui transperce les conventions langagières pour exprimer l'inaccessible vérité : vérité du désir, vérité de la souffrance, vérité de la rédemption. Plongée soudaine dans les abysses, où se perd et se défait l'individualité, soudain mise face à sa condition mortelle, suspension - comme si le temps était arrêté - puis vient la remontée, portée par le dire, ou le chanter, se proférant dans la forme sensible, perceptible.

Il ne suffit pas, avec Aristote, de dire que la tragédie opère une purgation de l'âme en plongeant le spectateur dans l'effroi et la pitié : c'est rapporter le ressort tragique au seul pathos - l'émotion vécue en sympathie avec le héros. Je dirai plutôt : la tragédie, et l'opéra, opèrent par un effet de désubjectivation, par une sorte de dépersonnalisation du spectateur, du fait que le spectateur cesse d'être un spectateur, il perd précisément l'usage de la distance, pour se laisser entraîner dans un monde où ne valent plus nos distinctions de sujet et d'objet, où s'ablissent les frontières au profit d'une non-différence à la fois stupéfiante, douloureuse et jouissive. Les personnages ne valent plus par eux-mêmes, comme singularités, ils se transmuent en symboles impersonnels, en figures archétypiques, ultimes éléments signifiants au bord du vertige.

Je ne suis pas Maria Callas, mais dans une autre existence il me plairait beaucoup d'être Maria Callas. Elle représente parfaitement l'incarnation totale de la poésie, celle que le poète rêve dans ses vers, et qu'il ne peut atteindre par lui-même. Callas c'est le poète devenu poème.