Je finirais même par faire des rêves agréables ! Ma foi, c'est une manière poétique de saluer la nouvelle année. Encore que pour cette heureuse occurrence je n'y sois pas pour grand chose : cela rêve comme cela veut, et nous ne sommes que spectateurs d'un spectacle qui nous vient d'une région inconnue et inconnaissable, à jamais hors de prise. Mais fichtre, ne soyons pas bégueules et accueillons le cadeau des dieux - s'il est toujours loisible de penser que les rêves sont des cadeaux des dieux !

Les rêves sont comme les "pharmaka" des Anciens : remèdes et poisons. Le meilleur peut se retourner en pire et le pire en meilleur, d'après le dosage et le moment. Trop fort, il tue, trop faible il est sans effet. Trop tôt ou trop tard, il manque l'occasion juste où le subjectif et l'objectif se rencontrent. Le rêve, en principe, serait un tel moment, kairos de l'opportunité. Mais le sujet n'est pas toujours prêt à entendre le message, comme si la vérité intérieure, celle de l'inconscient, courait au devant, énigmatique et insaisissable, inentendue. Il faudra encore beaucoup de temps, au sujet, pour la rattrapper. Il lui faut travailler encore un temps certain pour s'en rendre digne.

Je suis au dojo avec un groupe de pratiquants de Shin Tai Do. Je vais au devant du maître pour le saluer, selon l'usage. Mais c'est lui qui me salue en premier. Et moi - c'est bien la singularité extravagante des rêves - je lui dis : "Bonjour Madame " - Puis, consterné par l'irrespect et la vulgarité de mon salut, je me confonds en excuses, expliquant que je ne voulais nullement l'offenser, que ma langue a fourché, que je suis impardonnable et ridicule. Le maître ne se formalise pas davantage. Là dessus la séance commence. J'exécute le premier exercice qui demande une large ouverture du bas du corps, genoux écartés, ventre large et profond. Alors le maître me dit que j'ai atteint un haut niveau de pratique, que je suis l'égal d'un maître réputé (dont j'ai oublié le nom), ce qui m'étonne fort, et bien sûr, me ravit. Au petit matin je me resouviens de ce rêve dont la teneur ne laisse pas de me surprendre.

Dire au maître "bonjour Madame" est évidemment absurde et choquant. Mais dans la logique de l'inconscient on peut estimer qu'il s'agit d'une réconciliation entre le masculin et le féminin, l'esprit et le corps, le conscient et l'inconscient. Le maître est une mère : celui qui reçoit, guide, conseille, stimule et dont l'action médiatrice doit être intégrée dans le développement intérieur. Celui qui a eu une mère "suffisamment bonne" (Winnicott) est bien armé pour aborder l'existence. Celui qui en a manqué doit, s'il veut pouvoir évoluer et se réaliser, travailler avec une mère de substitution, jusqu'à combler la carence affective et symbolique. Le groupe d'art martial, avec la guidance attentive du maître, symbolise assez bien les conditions de cette réparation symbolique. - Je dirai volontiers que ces années passées dans de tels groupes m'ont puissammant aidé, et que ce furent parmi les meilleures de ma vie. Je ne saurai suffisamment dire ma reconnaissance à ceux qui m'ont guidé et accompagné.

Dans la fin du rêve le maître me dit que je suis devenu l'égal des maîtres. Il ne dit pas que je suis devenu un maître, petite nuance. Je l'entends à ma manière : en toute modestie j'estime avoir atteint cette dimension - celle de la vérité - où les maîtres ne sont plus nécessaires. Je n'ai plus à suivre quiconque, tirant de mon propre fond la substance indispensable à ma propre vie. C'est l'objectif ultime de la philosophie : non pas savoir ce que savent les autres, mais témoigner en soi et par soi de la vérité, telle qu'elle est vécue par un sujet parvenu à la vérité de soi-même. Il n'y a pas lieu, pour autant, de devenir un maître : cette vérité là ne s'enseigne pas, ne se divulgue pas. Il n'y a ni méthode ni recette. A chacun de trouver son propre chemin.

- Encore un mot : il est singulier de penser qu'en dépit de l'absurdité manifeste, de la précarité et de l'inanité de notre condition, des souffrances et des crises, des aléas et des catastrophes, de toute la douleur du monde, il soit possible de concevoir une évolution personnelle, de la vivre, de parvenir sur le tard à cette idée que, dans l'absurde même, un certain cursus significatif se puisse réaliser : j'aurai vécu de me savoir vivant. C'est en ces termes que j'entends la réalisation du désir.