Dans "Tintin et le Lotus Bleu" il y a une jolie scène tragi-comique, dont je me souviens présentement avec délices. On y voit un grand Chinois brandir un long sabre, l'air furieux, au dessus d'un malheureux enchaîné sur une chaise, lui criant à tue-tête : "As-tu trouvé la Voie, as-tu trouvé la Voie ?". Chacun comprend qu'en cas de négative l'homme à la chaise y perdra sa tête. Ou la Voie ou la vie : si tu choisis la Voie tu auras la vie. Si tu ne trouves pas la Voie tu perds la vie. Remarquons qu'en latin la voie c'est via, et la vie vita, deux termes étonnammant proches, et consonnants.

Dans cet apologue Hergé se fait l'écho, sur le mode humoristique, d'un conception profondément ancrée dans l'esprit oriental, hindou, chinois et japonais. Chez les bouddhistes l'idée centrale c'est le Dharma, terme qui désigne autant la réalité, tantôt singulière, tantôt universelle (les êtres du monde) que la loi qui régit ce monde, et conséquemment la Voie de la libération : le Dharma de Bouddha. En Chine toutes les sagesses, parfois concurrentes, se réclament universellement du Tao, terme intraduisible qui désigne à la fois le cours des choses et la voie de sagesse, laquelle consiste à s'inspirer du cours des choses pour s'y adapter en souplesse et finesse. On voit que Dharma et Tao rapprochent les idées de réalité et de vérité jusqu'à presque les confondre : la vérité est la conduite selon l'ordre des choses, la réalité. En conséquence la Voie est à la fois la juste vision des choses et la conduite, éclairée par la vision, qui s'inscrira harmonieusement dans l'ordre des choses.

Chez les Grecs on trouve souvent l'expression : kata tèn phusin, selon la nature. Suivre la nature est le mot d'ordre des sagesses hellénistiques, parfois avec une nuance de contestation par rapport à l'ordre social, conventionnel et imparfait. On se réfère à la nature (phusis) d'autant plus qu'on prétend s'éloigner de la loi civile (nomos). Il est permis dès lors de faire un rapprochement entre l'image conceptuelle du Tao ou du Dharma, et la référence dominante, chez les Grecs, de la phusis. Dans les deux cas l'homme est invité à inscrire le sens de sa destinée - la Voie - dans un ordre qui le dépasse de toutes parts, lui préexiste, lui survit, et lui offre sens et valeur. Suivre sa Voie, pour chacun, c'est suivre la loi de la vie et de la nature universelle.

Ce sont là des tendances très générales. Il y eut des exceptions. Des individualités géniales ne peuvent se satisfaire de suivre une voie tracée d'avance. Et puis, pour parler comme Auguste Comte, l'âge métaphysique est révolu. On peut toujours s'inspirer des conceptions anciennes mais elles ne peuvent nous dispenser de chercher par nous-mêmes.

"As-tu trouvé la Voie ?" - Le malheureux, cloué sur sa chaise de misère, ne peut répondre parce qu'il n'existe pas de voie, pas de voie à suivre - tout au plus pourrait-il faire valoir qu'il trace un chemin, le sien, que nul autre que lui ne peut emprunter, à ses risques et périls.