"Par voie et par chemin" - rien ne distingue sérieusement ces deux termes, et pour définir l'un on fait appel à l'autre. A quoi on peut ajouter encore : sentier, route - au moins quatre termes à peu près superposables. La nuance viendra du contexte ou de l'usage. On dira : le chemin de vie, et non pas la route de vie, ou la voie de vie. Si bien qu'à vouloir réfléchir sur l'un ou l'autre on introduira une différence, injustifiée selon la définition, mais légitimée par le travail différentiel de la réflexion.

Le chemin de vie me semble une expression heureuse. Nous cheminons en effet, selon la formule de Littré : "faire du chemin, surtout en ce sens que le chemin est long, pénible ou qu'on le parcourt lentement". C'est une belle image de la vie, en effet, avec son caractère duratif, imprévisible, incertain, pénible parfois mais pas toujours. Cheminer n'est pas forcément suivre un chemin : tout marcheur sait que souvent le chemin se perd dans les broussailles, qu'il faut se risquer au hasard, et que si l'on finit par le retrouver au décours d'une pente, on peut le reperdre encore. L'image du chemin ne convient qu'à moitié. Car si l'on peut faire halte, le soir, dans une auberge, pour repartir le lendemain, le temps de la vie, lui, ne connaît aucune halte : que je marche ou non le temps continue de passer, et moi de veillir. Si l'on peut, cheminant, aller de droite ou de gauche, ou en arrière pour revenir sur ses pas, surseoir ou persévérer, choisir à l'embranchement, errer ou aller droit, dans la vie réelle, je veux dire dans le temps comme il est pour nous, il n'existe qu'une direction, irréversible, du berceau à la tombe. L'instant présent est détruit au profit du suivant, et ainsi de suite, selon un vecteur unique, impératif et sans exception. Quoi que je fasse, où que j'aille, je vais nécessairement "selon l'ordre du Temps".

Nous cheminons, mais nous n'avons pas vraiment de chemin. En tout cas pas de chemin balisé qui précéderait nos pas. Le chemin se fait en cheminant. Rien de plus faux que le propos consolant qu'on tient au sujet du trépassé : il a suivi tel chemin, il a vécu en poète, en homme d'Etat, etc. Illusion retrospective, qui gomme tous les aléas du cheminement au profit d'une image, qui simplifie en durcissant les traits, en figeant le portrait :  "tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change".

Nous ne cheminons qu'en apparence. Risquons le mot : ça nous chemine, ou ça se chemine. "Volentem fata ducunt, nolentem trahunt" (le destin guide celui qui consent, traîne celui qui refuse ; Sénèque)

Et pourtant cette expression "chemin de vie "conserve une certaine légitimité. On dit bien : "il va son chemin", ce qui exprime l'idée fort juste qu'il trace son propre chemin, en ce sens que c'est son chemin à lui, et non le chemin d'un autre. D'ailleurs comment pourrait-on suivre le chemin d'un autre, c'est là une expression imprécise, car alors même qu'il imiterait un autre, le suivrait en tout, c'est pourtant lui qui chemine, dans son corps et sa conscience, de manière un peu serve sans doute, mais il chemine. Tous nous allons notre chemin, cahin caha, avec des ratés, comme un moteur fatigué, et tantôt avec des accélérations, des fulgurations, des extases ; tantôt imitant, répétant, tantôt innovant. Et où diable allons-nous ? Voilà la question difficile. 

Nous croyons aller ici, et c'est là que nous nous retrouvons. Oedipe fuyant le destin, et l'accomplissant malgré lui. Que s'est-il donc passé ? Nous nous serions trompés de route ? Un malin génie ? Un double facétieux ? Une secrète nécessité ? Un désir inconnu ? Puis-je donc me reconnaître dans cette ab-erration, cette errance, cette erreur ? Avouons que nous ne maîtrisons pas bien les aléas de la divagation. Dans le vague nous vaguons. Ce qu'on appelle sagesse ne serait en somme que cette humilité, souvent tardive, arrachée de force, à reconnaître la loi interne qui commande souterrainement notre cheminement.

Mais enfin, comme le note Rabelais, que nous cheminions long ou court, de chacun de nous on pourra dire "il a vécu jusqu'à sa mort, en dépit des envieux".