"Leurs jambes pour toutes montures

     Pour tout bien l'or de leurs regards

     Par le chemin des aventures

     Ils vont haillonneux et hagards" 

Verlaine évoque l'errance des vagabonds, des sans feu ni lieu, des réprouvés, maudits des hommes et des dieux, "dont le cadavre/ Sera dédaigné par les loups". Toutefois on relèvera une discrète ironie du poète, qui, intitulant son poème "Grotesques", suggère une distanciation critique par laquelle, tout en peignant avec compassion la détresse des errants, il y mêle une réserve, une dépréciation esthétique. Les grotesques sont, dans l'art baroque notamment, des figures grimaçantes, désarticulées ou monstrueuses, qui accompagnent et discréditent, en contrepoint, les thèmes les plus sublimes, portant la contradiction et la dérision, par la bande, au coeur du message officiel.

C'est ce qui se voit dans les tableaux de Jérôme Bosch : des idéalités mystiques mêlées au scatologique, au fornicologique, dans une gabegie proprement surréelle. Enfer et ciel confondus dans une intimité de chair et de sang. Allez donc savoir quelle était la position de Bosch sur les questions dernières !

L'art nous offre cette aubaine de rire de tout, ou du moins de sourire, quand par ailleurs triomphe le sérieux, le convenu, le devoir de faire, de taire et de s'agenouiller. Et plus fort encore que l'art, c'est l'humour qui libère en faisant miroiter une dimension critique par où le plus sublime même révèle sa caducité. En principe rien n'échappe à l'humour, et même le pire, la pire situation de détresse, peut, dans un renversement inattendu, être démontée par un trait d'esprit. Voyez cet homme qui, sur le tard, perdant sans recours sa puissance sexuelle, s'écrie : "au moins je n'aurai plus à grimacer !"

La formule de l'humour c'est de ramener le pire à la norme, ce qui est une manière élégante de signifier que la norme c'est le pire. Une maman éplorée présente au médecin un enfant difforme, gangrené et pituitique. Le médecin lui dit : "ne vous inquiétez pas, il ne vivra pas longtemps".

Par l'humour, à défaut de revanche sur le destin, on le ramène magiquement au statut d'un malheur banal. Il y faut une certaine agilité d'esprit, un dégagement, une déprise salvatrice. L'humour ne change pas la donne, mais l'allège.

Hormis quelques situations proprement effroyables où ne s'offre vraiment aucune issue - et c'est là la limite de notre propos - il est loisible, voire recommandé de pratiquer l'art salubre de l'humour, du rire libérateur, réservant le "rire exterminateur" (Clément Rosset) à dénoncer les illusions indécrottables, et veillant à le retourner le plus souvent possible contre soi-même, s'il est entendu que le premier des ridicules c'est forcément soi-même.