Récemment mon fils me demande : "Si tu pouvais choisir librement, à quelle période de l'histoire aimerais-tu vivre ?" Assez sottement je réponds : "J'aurais beaucoup apprécié de voyager avec Anaxarque et Pyrrhon, lors de l'expédition d'Alexandre !" Diable, me suis-je dit aussitôt, quelle prétention ! A voir mon état présent, ma fatigue chronique, à soupeser ma décrépitude, à sentir les impératives nécessités du repos, le goût immodéré pour la sieste et la position horizontale, je ferais un bien pitoyable voyageur, et un guerrier encore moins ! J'avais, dans ma réponse, oublié de demander si je pourrais bénéficier, comme Faust, d'un retour inconditionnel à la jeunesse. Aussi je m'empresse de corriger : "Je crois qu'il serait plus sage pour moi de choisir la période suivante, d'aller habiter auprès d'un Pyrrhon revenu à Elis après son long voyage, de le fréquenter tout mon soûl à l'Ecole d'Aphilosophie, voir de l'accompagner, s'il veut bien, dans ses escapades buissonnières. Ou alors, comment choisir entre eux, le Jardin d'Epicure. Au moins je n'aurais pas à faire preuve de vaillance, je pourrais gôuter aux fruits de la volupté philosophique".

Douces rêveries ! Hölderlin avait écrit que la Grèce est son premier et son dernier amour. Je partage assez ce sentiment. J'apprécie quelques philosophes modernes et contemporains mais pour moi la terre originelle de la philosophie c'est la Grèce. C'est ici, dans la forme si diverse, si sensible, si charnelle, si vivace des philosophes grecs que je renais indéfiniment à la pensée - et à la beauté.

La philosophie m'a délivré de la religion. Elle me délivrera à jamais de toutes les attaches. Elle fait miroiter des possibilités de vie, des types, non dans l'abstrait, mais dans la forme sensible de la sensibilité, dans la conviction vivante et incarnée. Il est proprement stupéfiant - à lire nommémenet Diogène Laerce - qu'en deux siècles à peine une telle floraison de penseurs fût possible, et non point des rats de bibliothèque ou des penseurs de pensums, mais des singularités absolument affirmées, qui vont leur chemin, résolument, où qu'il aille !

J'y reviens toujours. Avec ces gaillards-là on peut cheminer ! Mille routes différentes, mille intuitions fulgurantes, mille soleils !

"Le soleil est nouveau tous les jours" - Qui dit mieux ?

Il n'y a nulle honte à cheminer tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, s'il n'est jamais question de se rallier, corps et âme, à nulle doctrine. Il y a du bon partout pour qui ne songe qu'à effeuiller pour se former le jugement, s'aguerrir et se fortifier dans la connaissance de soi-même. Et d'y lire partout les limites de la connaissance, et la leçon du non-savoir.

Ce n'est pas là une philosophie livresque et pédantesque, c'est une leçon de vie. J'aime à voir que Pyrrhon n' a rien écrit. C'est dommage pour nous, mais c'est aussi une remarquable leçon : cet homme n'avait plus besoin d'écrire, il avait atteint une région de la sagesse où penser, ne pas penser, parler, ne pas parler, agir, ne pas agir, toutes les manifestations de la vie procédaient d'une seule et même démarche de vérité.

Je n'en suis pas là. J'en suis encore à éprouver le besoin d'écrire. C'est par là que j'apprends à dissocier l'essentiel de l'inessentiel, à marcher en somme, sans avoir à voyager jusqu'à l'Indus. Laissons Alexandre mourir de la fièvre à Babylone. L'Ecole d'Aphilosophie et le Jardin sont parmi nous.