Petite bafouille pour Frédéric.

 

Au petit matin, dans ces plages douillettes où la conscience flotte entre sommeil et réveil, j'eus la chance - une fois n'est pas coutume - de rêver que l'ami Frédéric venait, à la suite d'une causerie que je tenais sur "la voie et le chemin", au devant de moi pour me serrer la main. Ma foi, je me suis fait plaisir, par cette petite mise en scène, convoquant une sorte d'approbation silencieuse : mon propos devait avoir quelque valeur, après tout. J'essaie de dénouer le fil du rêve, et je butte sur cette opposition entre la voie et le chemin qui soutenait mon propos.

Le surgissement inopiné de Frédéric me semble facile à expliquer : hier je lisais la présentation que Thomas Mann faisait de Schopenhauer - celui que Frédéric appelle le "patron", à la suite, je crois, de Cioran. De Schopenhauer, en dépit de toutes les critiques amoncelées contre lui, on n'en a jamais fini. Sa pensée possède cette force intérieure qui soulève les obstacles, renaissant indéfiniment de ses cendres. Schopenhauer est cet esprit qui m'a, dès mes seize ans, éveillé à la philosophie, et si aujourdhui je ne le lis plus guère, il continue pourtant de susciter des interrogations infinies. L'essentiel reste cette critique des illusions de la conscience qui m'a délivré à jamais des entreprises du sens et de la croyance, qui ravagent le monde. Si l'homme est vouloir-vivre de part en part, si l'intelligence est au service du vouloir, quelle est donc le pouvoir de la liberté ?

Mon propos nocturne était de distinguer le chemin de la voie. Sur la voie, sur la possibilité même de la voie, pesait une suspicion salutaire : par ce terme on désigne des voies royales, comme celle de Bouddha, mais Freud aussi parle de la voie, à propos du rêve : "la voie royale qui mène à l'inconscient". J'ai longtemps attendu de mes rêves quelque lumière sur la vérité intérieure, sur mon histoire familiale, sur la nature et l'objet du désir. J'ai longtemps travaillé sur les matériaux des rêves, tenté de dégager une signification. Depuis j'ai renoncé : que valent ces débris jetés au hasard, ces fragments poussiéreux, ces planches pourries sauvées du naufrage ? Peu de chose en vérité. Cela ne fait pas une voie, tout au plus des venelles enchevêtrées où le sens se perd.

Il n'y a pas de voie. Mais il y a un chemin. Par chemin, à la différence de la voie qui est celle de l'autre, j'entends  la pérégrination d'un sujet qui, à partir de soi, trace un fil, le fil de vie, qui est le sien propre, inassimilable à tout autre. Ce chemin ne mène nulle part, ni au nirvâna, ni au ciel, ni au salut éternel. Et où diable pourrait-il mener si, où qu'il aille, il est toujours exactement ce qu'il est, rien en moins, rien en plus. Il n'existe, tant que vit le sujet, nul point d'arrivée, nul arrêt, nul repos, nulle suspension de la courbe de vie. Comme l'atomos idea de Démocrite il file, égal à soi, traçant des lignes, des courbes, des figures, ouvrant l'espace. Le chemin est à soi sa propre loi, loin des voies conventionnelles, empruntées par d'autres, des nomenclatures, des valeurs reconnues et des normes. A-nomos : ce qui ne se définit pas par la loi de l'autre.

Tout cela était sous-entendu dans le rêve. Il fallait le déplier. Un merci, encore, à Frédéric, d'avoir eu la bonne idée de venir me visiter dans mon rêve. C'est, comme dirait Anaxarque, un beau kairos, une belle rencontre, une jolie trouvaille. Et c'est justice, enfin, que je lui dédie ce petit texte.