Thomas Mann, qui connaissait bien l'oeuvre de Freud, a déclaré que la psychanalyse est "une connaissance mélancolique". Que faut-il entendre par là ? On ne saurait se contenter de l'idée trop facile que la psychanalyse serait triste ou engendrerait une vision triste de l'existence. Une des qualités majeures que depuis toujours on reconnaît au mélancolique c'est la lucidité, la perspicacité : en voilà un qui ne s'en laisse pas compter, qui voit en toute chose ce que les autres n'y voient pas, qui décèle dans le jeu des passions et des illusions l'élément qui cloche, le petit quelque chose qui fait qu'il ne saurait, lui, y adhérer, en dépit de l'opinion commune. Sceptique résolu, agnostique indécrottable, il incarne à sa manière une forme de résistance silencieuse, de non-conformité, d'opposition sans drapeau, mais définitive et invincible. Et quelle peut bien être le fondement de cette position existentielle, qui ne s'exprime pas seulement dans les dires et médires, mais dans l'être tout entier, arc-bouté contre l'opinion, la foi, les croyances, contre tout ce qui fait société parmi les hommes ? De longtemps la mythologie poétique le présente hantant les forêts et les solitudes. C'est une image, qui exprime symboliquement la distanciation mélancolique, laquelle se fera tout aussi bien au coeur de la cité, voire dans un appartement privé, ou dans une chambre d'hôtel. S'il habite forcément en quelque lieu ce ne sera que par commodité, locataire sans domicile fixe, errant de lieu en lieu alors même qu'il ne quitterait pas sa place.

Non-adhésion disions-nous, voire non-adhérence : les mots ne disent pas la chose, ils glissent à la surface des choses. Une déchirure originelle fait que la chose échappe toujours, non par quelque faiblesse du langage, ou pauvreté : ajoutons d'autres mots cela n'y change rien. Ce qui fait qu'il y a un indicible radical autour duquel nous tournons comme un vol de mouches. Comment pourrait-on, dès lors, croire aux constructions imaginaires, aux idéaux qui agitent les autres hommes ? Ne savent-ils donc pas qu'ils sont voués à errer, que leurs fondations ne sont que de sable, voués à crouler ?

Ce qui ferait la spécificité de la connaissance mélancolique c'est que la chose, ce autour de quoi tournent nos mots dans un vol agité et désespéré, est marqué du sceau de la perte, à la fois toujours perdu, car impossible à retrouver, et toujours présent, revenant sans fin dans le processus de rémniscence, perdu-retrouvé et retrouvé-perdu, selon la logique affolée d'une présence-absence qui déroutera à jamais toute tentative de maîtrise. Cette analyse se vérifie dans les observations pathologiques où l'alternance de l'abattement et de l'exaltation signe la vacillation de la chose.

On dit que la mélancolie est un deuil impossible. Dans un deuil normal l'objet aimé est perdu, ce qui entraîne un épisode de tristesse, suivi de la capacité, après quelque temps, d'investir de nouveaux objets. Dans la mélancolie l'objet perdu n'est pas réellement perdu : il est toujours là, parfois sous la forme d'hallucinations, le plus souvent sous la forme d'une tristesse mêlée d'allégresse, selon que prédomine le sentiment de la perte ou de la retrouvaille. Risquons un pas de plus, quitte à ne pas être compris du lecteur. L'endeuillé perd un objet et trouve un nouvel objet. Le mélancolique perd un objet - qui est le symbole de la chose - mais perdant un objet ne perd pas la chose, laquelle continue de hanter la psyché à la manièe du mort-vivant, être intermédiaire, présent-absent, qui, mort, ne peut mourir, et, vivant, condamné sans cesse à mourir.

Nous pouvons bien énumérer et nommer les objets. Il en va tout autrement de la chose, que tel objet peut momentanément présentifier et signifier, mais qui échappe à toute prise. Chez la plupart la chose est refoulée dans l'inconscient, définitivement barrée, et dès lors ils peuvent sans réserve ni chagrin se vouer à la quête des objets. Le mélancolique possède un étrange savoir qui fait que la quête des objets est pour lui sans aucune signification ni valeur ; par rapport à la chose, fantôme et vérité dernière, objets et coyances sont définitivement des illusions.