Une autre source importante pour la constitution d'un discours sur la mélancolie sera le délicieux petit roman par lettres intitulé "Sur le rire et la folie", attribué à Hippocrate, mais sans doute de rédaction plus tardive. Les habitants d'Abdère, craignant pour la santé mentale de Démocrite "qui rit de tout et de tous", ne respecte rien et semble possédé par quelque démon malfaisant, font appel à Hippocrate pour qu'il délivre un diagnostic ad hoc. Avant de statuer, en artisan avisé, Hippocrate s'informe. Il ne croit pas beaucoup à la folie de Démocrite mais invoque plutôt, avant de juger sur pièces, "une vigueur de l'âme poussée trop loin" qui fait qu'on peut se tromper sur sa nature. Et de fait "il vit en solitaire dans des cavernes, dans des déserts, sous l'ombrage des arbres, sur les herbes tendres, ou le long des torrents. Il arrive souvent aux mélancoliques des choses de ce genre : ils sont parfois taciturnes, solitaires, épris de lieux isolés ; ils se détournent des hommes, ils regardent leur semblable comme un étranger ; mais il n'est pas rare non plus, chez ceux qui se consacrent au savoir, que leur disposition à la sagesse les incite à oublier toute autre préoccupation".

Et nous y voilà, et pour des siècles...Le sage est-il fou ? Le génie serait-il un mélancolique ? Et nous y voilà pour la bile noire et ses sortilèges ! 

Soyons prudents. Il y a une "forme" extérieure, un comportement repérable, quasi impératif : la solitude volontaire, le repli sur soi, la misanthropie, le rejet des conventions. Cette "forme" est commune au mélancolique et au sage. Mais elle dissimule deux idiosyncrasies, deux tempéraments, deux passions, deux désirs totalement opposés. La mélancolie, selon le corpus hippocratique, se caractérise par deux affections centrales : la crainte et l'abattement. Le mélancolique est triste, affligé, parfois sujet à des délires sans fièvre. Le sage (ici Démocrite) est joyeux, rieur, allègre, et s'il se moque de tout ce n'est pas par méchanceté ou cynisme, mais par liberté. S'il choisit les lieux isolés c'est pour méditer en silence, près d'une source claire, les yeux ouverts sur le monde. Dès le matin il arpente "le pays de la liberté", en devisant pour soi-même, scrutant et notant ce qu'il découvre dans le vaste sein de la nature. Il peut voir les tourbillons qui dansent et vrillent dans le vide parce qu'il n'est pas empêché par le souci du gain, du travail et de la renommée.

Une même forme, deux régimes de forces opposés. C'est à la fin du récit ce que comprendra parfaitement Hippocrate qui conclura que l'homme libre et sain c'est Démocrite, et les citoyens d'Abdère les fous.