Voilà deux jours que je suis titillé par une question qui m'est venue au décours de ma relecture du Traité d'Aristote "L'homme de génie et la mélancolie" et du brillant commentaire qu'en donne Jackie Pigeaud (ed.Rivages). C'est l'idée qui apparaît en sourdine, discrète mais insistante, d'un surplus, d'un excès, d'une ex-ception par rapport au régime ordinaire, "normal" de la vie psychique. Le traité invoque l'action de la bile noire, considérée tantôt comme un fait de nature qui détermine un tempérament (le tempérament mélancolique) et tantôt comme le facteur déclenchant d'un accès qui peut culminer dans la fureur ou la folie (exstasis ou mania). Mais dans les deux cas il y aurait un quelque chose en trop, quelque chose d'irrationnel, de démonique ou de démoniaque, qui prédispose à l'irrégularité, à l'exceptionnel, dans le sens de la création la plus sublime (Empédocle ou Héraclite) comme des désordres les plus dommageables (la folie d'Héraklès ou d'Ajax). L'excès produit l'exception - c'est dans le texte : le résiduel, l'exceptionnel.

Dès lors la bile noire cesse d'être une fonction physiologique pour advenir au titre d'une métaphore : à la fois cause des affects et régime des affects. Mais que dit-on en invoquant la bile noire ? On s'évertue à décrire un fonctionnement sur le modèle organique : raréfaction et augmentation, distillation, assèchement, échauffement, on est tenté d'ajouter : condensation, sublimation. La bile noire explique tout et n'explique rien. C'est un modèle. Reste l'idée d'un trop, qui peut tantôt se révéler pas assez. Variation de bile, variation d'humeur, variation d'énergie, de l'athymie (découragement et retrait phobique) à la dysthymie (dérèglement et désordre) jusqu'à l'exaltation maniaque.

On peut soutenir que ce modèle, réactualisé, soutient le traitement pharmaceutique : le défaut de sérotonine induit le ralentissement moteur typique des états dépressifs. Le désordre typique de la bipolarité - passage brutal de la mélancolie à la manie - sera traité par le sel de lithium. La pharmacopée vise à stimuler l'organisme en état de manque et à réguler les excès  : on cherche, par tâtonnements, à recréer l'isonomie, ou, pour parler comme Aristote, l'euthymie, la bonne thymie, la bonne disposition, la bonne humeur.

Remarquons que cette approhe ressemble fort à celle qui prévaut dans le traitement de la thyroïde, entre hypothyroïdie et hyperthyroïdie. Il est connu par ailleurs que les désordres thyroridiens peuvent engendrer des épisodes dépressifs.

Dans tous ces cas on voit que la thymie est déterminée par des rapports biologiques. La conscience à elle seule est totalement incapable de la gérer. C'est à l'inverse le désordre biologique qui détermine la souffrance psychique comme un effet nécessaire, quasi invincible.

Cela étant, il n'est pas interdit de chercher à savoir ce qui se déroule parallèlement dans l'inconscient. Les psychiatres se sont demandé comment expliquer le virage si fréquent de la mélancolie en manie, et inversement, alors que ces états psychiques sont résolument opposés. Dans "Deuil et mélancolie" Freud montre que si dans le deuil le sujet souffre de la perte d'un "objet", dans la mélancolie tout se passe comme s'il souffrait de la perte de son propre moi. "L'ombre de l'objet est tombée sur le moi" entraînant le moi dans un processus mortifère de décomposition. Dès lors l'épisode maniaque est aisé à interpréter : le sujet, soudain, est convaincu que l'objet a fait retour, provoquant une élation, une exaltation incontrôlable, un sentiment de toute puissance et d'invulnérabilité. D'où des achats inconsidérés, des projets pharaoniques, des propos délirants, mais aussi, chez certains, des productions remarquables. Dès lors notre "surplus", qui tantôt vient à manquer, et tantôt se présente avec une aveuglante évidence, serait l'"objet", ou la "Chose", ce X du désir inconscient dont la variation provoquerait la variabilité de l'humeur et des comportements.

C'est là de la spéculation, qui, même si elle était vraie, serait sans effet notable pour le traitement. Disons que c'est un discours vraisemblable qui donne un peu de sens à ce qui autrement est vécu comme  un pur désastre subjectif, sans cause ni raison. Les Grecs disaient que c'était là l'oeuvre insondable des dieux. Nous avons notre propre mythologie dans le discours de l'inconscient. Mais au final seul le traitement pharmacologique est de quelque éfficacité.