Le petit traité attribué à Aristote "L'homme de génie et la mélancolie" a connu à travers les siècles un immense succès. Il servit longtemps de référence aux médecins et aux aliénistes pour tenter de comprendre cette étrange pathologie que depuis lors on nomme mélancolie, la bile noire. L'auteur du traité considère positivement que cette affection est déterminée par des causes physiologiques, rompant avec d'anciennes traditions qui invoquaient l'action des dieux ou quelque dérangement mentaL S'il y a dérangement mental c'est à titre de conséquence et non de cause. Pour analyser l'action de la bile noire, l'auteur convoque un analogon familier, observable par tous : le vin qui "change graduellement ceux qui le boivent" : de froids et silencieux ils deviennent bavards, puis éloquents, confiants, puis audacieux, puis violents, puis fous, encore un peu et les voilà hébétés, sinon mourants. Le vin modifie occasionnellement l'individu, la bile aussi lors de transports exceptionnels, mais il est des natures qui seraient soumises de manière constante à ces variations de l'humeur (de la thymie, pour parler le langage du traité), ce sont les mélancoliques.

Nous avons quelque peine à comprendre exactement ce que le traité entend par mélancolie. Nous sommes surpris de voir énumérés des traits aussi contradictoires que l'hébétude et l'exaltation, la tristesse et l'extrème allégresse, l'abattement et la confiance, la misanthropie et la sociabilité, le mutisme et la logorrhée, l'inactivité et la créativité débordante. Cela tient au fait que depuis plusieurs siècles la mélancolie qualifie, dans les lettres et le discours médical, un état de stupeur, d'extrême détresse, de tristesse mutique et insondable. Aujourd'hui on dit : trouble unipolaire. Mais le traité du Pseudo Aristote retrouve une singulière modernité puisqu'il dépeint, avec beaucoup d'acuité, ce qu'aujourdhui nous appelons trouble bipolaire. Il est parfaitement exact que dans ces affections nous trouvons ces alternances stupéfiantes entre l'abattement et l'exaltation, hors de toute logique.

Personne ne croit plus à l'action de cette fameuse bile noire, qui semble fonctionner comme la métaphore d'une causalité physiologique inconnue. Mais là aussi le traité est extraordinairement moderne  : il faut en effet interroger la disposition physiologique, plus précisément dans les structurations neuronales. Quelque chose de traumatique a modifié le cours du développement inconscient, ce qui fait qu'il n'y ait guère que les psychotropes pour infléchir le développement de la maladie, dont on ne guérit jamais tout à fait. Là encore les fluctuations thymiques sont une conséquence plus qu'une cause, encore qu'une causalité circulaire soit possible. Métaphoriquement la bile noire désigne un excès, un surplus, un excédent, une sorte de résidu inassimilable qui vient perturber le fonctionnement physiologique et psychique : énergie libre qui échappe à la régulation ordinaire et provoque toutes sortes de troubles.

Mais il y a plus : le traité pose une question retentissante : "Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d'exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l'Etat, la poésie ou les arts, sont-ils manifestement mélancoliques, et certains au point même d'être saisis par des maux dont la bile noire est l'origine ?". La mélancolie, facteur de création, d'invention, d'innovation dans les grands domaines de la culture ? Le génie serait-il apparentée à la folie ? Gardons-nous de conclure trop vite. Tous les mélancoliques ne sont pas géniaux, tant s'en faut. Et parmi les mélancoliques il faut distinguer ceux qui le sont de tempérament et ceux qui sont sujets à des crises imprévisibles. Mais il est vrai aussi qu'à lire les biographies des artistes et créateurs, on trouvera souvent des dispositions à l'extrême, des singularités et des excentricités qui ont pu favoriser la création tout en rejetant les créateurs hors les murs.

Le surplus dont nous parlions plus haut engendre les monstres et les oeuvres de génie.

La mélancolie c'est l'instabilité maximale (dysthymie). D'un point de vue thérapeutique il faut viser à créer un état de relative stabilité en modifiant le régime de vie, en prenant soin de soi, en évitant les excitations trop fortes. En théorie la chose est possible. Mais à chaque cas conviendrait une approche particulière de manière à créer "un bon mélange de l'inconstance".

Voilà un texte qui fait penser, et rêver. Texte daté et vieillot, mais d'une singulière modernité, qui vient surtout, de biais pourrait-on dire, de l'ignorance où nous sommes des véritables causes et des modalités de développement. En tout cas la mélancolie conserve, pour toujours peut-être, son attrait ambigü, son pouvoir maléfique et poétique.