Entre autres activités hautement culturelles je me plais à visionner méthodiquement la série "Games of Trones" dont on aurait grand tort de méconnaître la portée philosophique. On y trouvera d'étincelants dialogues sur la nature du pouvoir, l'art de duper les hommes et de les conduire à la crainte, à l'aveuglement volontaire et à la servitude, de savoureuses saillies sur la stupidité, le fanatisme, la croyance aveugle, il est vrai dans un contexte d'une épouvantable cruauté. Rarement l'horreur insigne de la condition humaine aura été exposée avec autant de réalisme. L'inconscient à ciel ouvert ! Et puis, de ci de là, très rarement il est vrai, une ouverture soudaine sur la poésie des jardins, la beauté des roses...Parfois une scène sereine qui semble annoncer la paix, ou la liberté du coeur.

Voici un homme étendu sur la couche des gisants, le corps percé de quatre coups de dagues. C'est en vain qu'on a tenté de le soigner. Il est donné pour mort. On fait appel à une sorte de prophétesse. A la manière des chamanes antiques elle convoque les esprits, procède à des envoûtements, distille ses onguents et ses poisons. Rien n'y fait, l'homme est mort. On quitte la pièce. L'homme est seul sur son grabat. Et voici que , ô miracle, il se réveille, ouvre les yeux, gémit, tente de se relever. On revient, on s'étonne, on se stupéfie : il n'est pas mort ! Quelqu'un lui demande : "Qu'as-tu vu quand tu étais de l'autre côté, chez les morts ?" - "Rien, je n'ai rien vu". "Mais dis-nous, qu'y a-t-il de l'autre côté ?" insiste l'homme. - Rien, je n'ai rien vu". 

Je ne puis m'empêcher d'évoquer mon opération cardiaque. Pensez donc, le chirurgien m'a coupé la poitrine en deux, extirpé le coeur qu'il a déposé hors du corps sur une table, procédé à une sorte de rafistolage, replacé le coeur dans le thorax, refermé, recousu - le tout, bien sûr, sans que je n'en sente ni n'en voie rien - tout cela je le sais par récit, alors que j'étais profondément anesthésié. Quand j'ai repris conscience j'ai cru que l'opération n'avait pas eu lieu : entre l'endormissement et le réveil il n'y avait rien, pas même la sensation d'une absence, d'une interruption ou d'un vide. J'y vois la confirmation éclatante de la célèbre thèse d'Epicure : la mort est l'absence de sensation. L'anesthésie - j'en ai vécu plusieurs avec le même effet de néant absolu - réalise la condition psychique de la mort. Ce n'est pas la mort qui est à craindre si la mort est un néant, mais la souffrance sous toutes ses formes : angoisse de l'avenir, regret du passé, anxiété sans cause, terreur du châtiment, et bien sûr la douleur physique, pour laquelle on aura inventé de puissants remèdes.

A la suite des anesthésies, à chaque fois, je me suis dis : qu'importe la mort, qu'importe le néant puisque le néant ne me concerne en rien.