"Nature aime à se cacher" - c'est ainsi que l'on traduit d'ordinaire la sentence d'Héraclite : phusis kruptesthai philei. Traduction évidemment exacte dans la littéralité, mais faussement évidente. Dans leur étude "Héraclite ou la séparation" Jean Bollack et Heinz Wisman traduisent : "la chose comme elle vit aime à se cacher". Et-ce encore une traduction, ou une interprétation ? Ils ont manifestement eu le souci de déplier la notion de "phusis" (nature) pour faire entendre le sens originel de ce terme : la poussée vitale.

Phusis c'est originellement la puissance de production, la croissance, la naissance - ce dernier sens se retrouvant dans le latin "nasci", naître, qui donne natura, ou en français le natif. A partir de cette force initiale de production se développe une forme, une manière d'être propre à un être, une apparence, une "nature"particulière. C'est dans ce sens présis que le terme est utilisé par Homère lorsqu'il compare la nature des hommes à la nature des feuilles : 

      Telle la nature des feuilles ainsi celle des hommes.

En ce sens la nature est toujours particulière,  exprimant le mode d'apparition  et de développement d'un être particulier. C'est plus tardivement que physis désignera l'ensemble des êtres existants, l'ordre de la nature, voire la nature universelle - notammant par opposition à la culture, entendue comme loi conventionnelle dans l'humanité.

Héraclite écrit vers la fin du VI siècle avant notre ère. Il est permis de penser qu'il se situe encore, par la pensée et la langue, dans l'orbe homérique, même si par ailleurs il se détache nettement d'Homère sur des points essentiels. C'est aussi le point de vue de Bollack et Wisman qui entendent par phusis "la chose comme elle vit". J'avoue ne pas apprécier le mot "chose". On aurait pu dire : ce qui vit aime à se cacher.

Venons-en au "kruptesthai" : se cacher, se dissimuler, mais aussi être caché. On peut traduire : phusis aime à se cacher, mais aussi : aime être cachée. On ne peut décider s'il s'agit d'une action délibérée visant à se cacher, ou d'une complaisance intime à goûter le régime de la "crypte", de la cachette, du repli dans l'intimité. Quoi qu'il en soit voici le fait : physis est une puissance celée, une puissance qui se tient en retrait, cultivant le secret de la génération, à jamais inviolable par le regard des mortels. Physis se tient dans l'"inapparent" (Bollack et Wisman) - conformément à la pensée homérique, dissimulant ses opérations et la loi de ses opérations.

Et pourtant cette puissance s'exprime au dehors : la plante croît, la feuille ne reste pas prisonnière du bouton, mais, par quelque processus mystérieux, déchire l'enveloppe et se développe, jusqu'à l'extrémité de sa puissance, avant de dépérir, tout aussi mystérieusement. Il faut soigneusement saisir par la pensée cette contrariété essentielle : phusis cèle ses secrets, cultive en secret la loi de la croissance, et pourtant se manifeste dans le développement harmonieux de sa puissance, à la fois dedans et dehors, en retrait et en excroissance.

On voit que la sentence d'Héraclite n'est pas une banale proposition sur la difficulté de connaître la nature. il ne parle pas de la nature en général, dont nous ne saurions comment nous y prendre pour la sonder. Il examine avec attention le mouvement interne de la plante, ou de l'animal, ou de l'homme, mouvement paradoxal par quoi l'invisible est celé dans la manifestaion du visible, et le visible secrètement contenu dans l'invisible. Phusis se cache en se manifestant, se manifeste sans cesser de se cacher. C'est à cette énigme que nous conduit le sage d'Ephèse, à la contemplation de la secrète loi qui anime ce que nous appelons distraitement "la nature".

Peut-être, avant de pérorer sur le climat et les équilibres naturels, faut-il revenir à la contemplation de l'arbre et de la fleur, non par le regard seul, mais autant que possible en résonance avec le double mouvement de la croissance. Voilà qui devrait nous enseigner quelque chose de notre propre disposition : obsédés par le désir de croître nous en oublions l'intériorité silencieuse, la crypte fabuleuse qui abrite la loi de la vie et de la mort.

Un mot encore : examinant le sens du mot Alètheia (vérité) on y verra la même tension féconde entre le non caché (a-lètheia) et le caché (lèthé, l'oubli). Le vrai se détache de l'oubli, et y revient. Circularité du Logos.