Mythologiquement le samsâra est le cycle indéfini des naissances et des morts. Psychologiquement il exprime l'idée de la souffrance attachée à l'existence aliénée, au désir inconscient, contamninée par le triple poison de l'avidité, de la répulsion et de l'ignorance. Dans les écrits les plus anciens du bouddhisme Hinayana - le petit véhicule - l'accent est mis sur l'effort, la prise de conscience qui devrait mener à la libération, exprimée en terme d'extinction, ou de nirvâna. Le samsâra enveloppe l'idée du karma : toute pensée, toute parole, toute action a des causes karmiques, des raisons conscientes ou inconscientes, et produit à son tour des effets karmiques. Tout effet a des causes, toute cause a des effets. Tout ce qui se produit dans le monde se produit selon la loi implacable de la causalité.

Ainsi formulée la loi karmique pourrait faire naître l'idée d'un déterminisme absolu, et l'on voit mal comment un détachement, une prise de distance, une liberté pourraient s'effectuer. En ce point précis le bouddhisme se sépare des autres conceptions hindoues ou hindouistes, en affirmant le rôle spécifique de la conscience. En l'absence de conscience la loi karmique s'applique mécaniquement : l'alcoolique invétéré continue de boire, tout en affirmant qu'il lui suffit de le vouloir pour s'arrêter sur l'heure. Ainsi du libidineux, de l'ambitieux, de l'avaricieux. C'est vraiment l'image de la roue : on tourne, on tourne, et le jeu ne s'arrête qu'à la mort. Encore se trouvera-t-il un fils pour reprendre la leçon du père, et continuer encore le jeu fatal. D'où cette continuation des pathologies familiales, cette malédiction transgénérationnelle : voir la famille des Atrides dans la tragédie grecque, la suite macabre des crimes : Agamemnon, Clytemnestre, Oreste. Et comment met-on fin à cette horreur ? Eschylle invoque Apollon, qui purgera Oreste de son matricide. Oui, mais cela c'est la mythologie, dans la vie réelle seule la justice peut agir - sauf si l'un des protagonistes est capable de saisir l'ensemble du processus dans sa pensée, et d'opérer un changement effectif.

Ce changement toutefois n'est effectif que s'il produit une nouvelle orientation qui s'incrit dans une action, ouvrant dès lors une nouvelle orientation karmique - on pourrait dire aussi, en termes épicuriens, une déclinaison innovante qui déplace les rapports, donne du jeu, crée de nouveaux possibles. Mais quoi qu'il en soit, on ne quitte jamais le plan des réalités causales. Cette action nouvelle introduit du changement dans le jeu infini des causes et des effets, mais ne supprime pas le jeu des causes et des effets. De nouveaux effets se font jour, c'est évidemment remarquable, mais ce sont toujours des effets.

C'est pour cette raison qu'il est discutable d'opposer le nirvâna au samsâra. Le nirvâna n'est pas une sortie du monde des causes et des effets, encore moins un autre monde opposé à ce monde-ci. On peut bien, dans une perspective thérapeutique, inviter l'impétrant à quitter ce monde, à se détacher, à se libérer des entraves, de la soif et de l'ignorance - mais il découvre fatalement qu'il est toujours ici, et s'il a pu accéder au sentiment de liberté, il lui reste à manifester cette liberté dans le monde, par sa parole et son action.

Il en résulte qu'il ne faut pas opposer frontalement la causalité et la conscience, comme il ne faut pas opposer frontalement le nirvâna et le samsâra : dans le jeu infini de la causalité la conscience peut accompagner, infléchir, dériver la causalité, mais certes non la supprimer. En radicalisant les choses on dira que samsâra et conscience sont virtuellement les deux faces d'un seul et même processus. Ce sera la leçon du Mahayana - le grand Véhicule - d'énoncer que samsâra et nirvâna sont le même - ce qui peut surprendre et choquer celui qui recherche la liberté du nirvâna - encore faut-il entendre correctement cette quasi identité : il n' y a qu'un monde mais on peut y vivre selon deux optiques très différentes : se rouler dans la répétition ou bien y agir en conscience.

Petit addendum suggéré par la relecture : il ne faudrait pas penser qu'il est aisé de se situer d'emblée dans le registre supérieur présenté plus haut. Le risque est grand de retomber dans l'illusion. Aussi faut-il - c'est en quoi le hinayana est vérace - revenir constamment à la considération des causes qui nous déterminent, et qui nous déterminent d'autant plus que nous n'en avons pas conscience.