Un commentateur objecte à un précédent article, où j'exposais l'idée que la mort est une annihilation complète, qu'il est possible  de considérer le décès comme un changement d'état plutôt qu'une annihilation. Ma réaction immédiate est de dire que le seul changement d'état constatable et incontestable est le cadavre. Mais mon cadavre n'est pas moi : c'est une décomposition qui ramène le corps à l'ordre implacable et anonyme de la nature. On me dira sans doute : l'homme n'est pas seulement un corps et l'on peut imaginer une survie de l'âme à la décomposition du corps. Auquel cas il faut poser que l'âme est distincte du corps et jouit d'une capacité de survie qui est refusée au corps. Laquelle thèse ne saurait se prévaloir d'aucun argument positif, d'aucune observation empirique. Mais plutôt que d'âme parlons de pensée, de conscience, ou, si l'on veut, d'activité psychique. Pour ma part je constate que la pensée, pour s'exercer, ne peut se passer d'un organe matériel, le cerveau, ou les cerveaux, si l'on admet qu'il y en ait plusieurs. Schopenhauer faisait remarquer que la pensée ne peut davantage se passer du cerveau que la digestion de l'estomac. Dès lors la mort du corps entraîne fatalement la mort de la conscience.

La mort individuelle est celle du corps et de la conscience tout ensemble. A cela point de parade.

Bouddha refusait à la fois la thèse éternaliste - selon laquelle il y aurait une essence individuelle qui subsisterait au delà de la mort - et la thèse nihiliste, qui pose l'annihilation définitive. D'où une extrème difficulté : le sujet est impermanent, donc mortel, et pourtant il ne meurt pas tout à fait. On ne peut en sortir si l'on pense le problème au niveau du moi, qui serait à la fois mortel et non-mortel. La solution consiste à distinguer le moi et la conscience. C'est une fausse approche que d'identifier la conscience de manière exclusive à l'activité d'un moi, qui en effet est impermanent et soumis à la loi de décomposition. Mais la conscience, dans son caractère général, excède de toutes parts l'activité personnelle, précède la naisssance du sujet, l'accompagne tout au long de sa vie et lui survit à long terme. La conscience est comme un fleuve qui nourrit le sujet, le porte un temps, puis l'abandonne, tout en poursuivant sa course infinie. Le sujet est dans le fleuve, mais il ne le sait pas, il croit disposer souverainement de soi, il se représente lui-même comme un monde autonome et autosuffisant, oubliant tout ce qu'il doit à son héritage. Parfois il apporte quelque chose de neuf, des idées, des expériences inédites qui, avec de la chance, seront reprises et développées. Lui aussi laisse un héritage. Et s'il est bien évident qu'il finit par mourir, individuellement, solitairement, selon l'ordre de la nature, il reste qu'il a été partie prenante du grand mouvement de conscience, qui continue à travers lui et au delà de lui - en ce sens en effet il meurt sans mourir, il continue de vivre dans la conscience commune.

Si cette idée peut surprendre il suffit de faire le parallèle avec le langage : la langue nous porte et nous traverse, et bien au delà de nous poursuit son cours tant qu'existe une communauté linguistique. Chacun de nous est un minuscule moment d'une très longue histoire.

Bien sûr cette existence à la fois impersonnelle et transpersonnelle ne consolera guère si l'on est pathologiquement attaché à l'affirmation et à la survie du moi. Et c'est bien pour cela que toute la thérapeutique bouddhique tourne autour de cette question : l'avidité, la répulsion, l'ignorance - surtout l'ignorance - obstacles majeurs à la libération.

Mais j'ai, je l'avoue, quelque résistance secrète à parler de cela. Je crains les confusions. Je crains qu'on n'aille s'enfler dans l'illusion de quelque existence immortelle, selon la vulgate de certaines religions monothéistes. Je préfère mettre l'accent sur la mortalité. C'est le passage obligé vers la reconnaissance de notre condition.