"J'ai vécu de me savoir mortel" déclarait Lacan. On peut en tirer cette leçon que certains se savent mortels et d'autres non. Aux premiers appartiendrait cette conscience aiguë de la mortalité qui donnerait à leur existence un surcroît de vie - mais quelle sorte de vie ? - alors que les seconds végéteraient dans l'illusion. Cette proposition prend le contrepied d'une conviction largement répandue selon laquelle la conscience de la mort sonnerait le glas de l'ambition, du plaisir et conséquemment du bonheur. Le héros se précipite au danger parce qu'il ne croit pas à sa propre mort, qui ne concerne que les autres. Dans le célèbre conte "Barbe bleue" la femme curieuse qui ne peut s'empêcher d'aller ouvrir la porte interdite, est pétrifiée, dès le seuil, par la vision des cadavres gisant dans la pièce. Tel autre revient de guerre traumatisé, qui traînera une dépression incurable. Après de telles expériences, violentes ou non, car le décès d'un proche est aussi d'une certaine manière une violence, le sujet n'est plus ce qu'il était avant. Finie l'insouciance, en allées la gaîté spontanée, la confiance inconditionnelle, voire l'amour de la vie.

Et pourtant Lacan écrit : "j'ai vécu de me savoir mortel". Il faut en conclure que l'illusion d'immortalité, qui est native, spontanée chez l'enfant, et qui chez certains ne laisse pas de durer et subsister très longtemps, ne conduit pas à la vérité de la condition humaine. Il faut y voir une résistance quasi invincible de l'inconcient si, comme le pensait Freud, il n'y a pas de place pour la mort propre dans l'inconscient personnel, alors que la mort de l'autre y figure en bonne place. Aux autres on souhaite la mort à tour de bras, mais nous, nous nous croyons immortel. Dès lors le problème s'énonce dans les termes que voici : ce sujet qui se croit immortel comment pourrait-il accéder à la conscience de sa mortalité ?

Telle vieillarde sur son lit d'hopital, gangrenée, vérolée, scrofuleuse et pituitique, après une pénultième intervention chirurgicale, toute croupissante et dévastée, ne doute pas un instant que demain elle sera, le pied vif, l'âme allègre, à courir par champs et venelles. L'âme chevillée au corps !

Je ne sais pas très bien comment se fait le passage de la croyance en l'immortalité à ce savoir positif et irréfutable de la mortalité, non des autres, mais de soi. De voir mourir Pierre et Jacques, et quelques dizaines d'autres n'y suffit pas. Souvent opère une tenace dénégation. Le moi se protège de ce qu'il considère comme une blessure insupportable. Mais quoi qu'il en soit, il arrive chez certains sujets que ce travail d'intégration se fasse. Dès lors la structure même du moi se transforme.

Voyez Epicure : "La droite connaissance que la mort n'est rien par rapport à nous rend joyeuse la condition mortelle de la vie, non en ajoutant un temps infini, mais en ôtant le désir de l'immortalité" (Lettre à Ménécée, 124). Il y a là deux idées importantes : "la mort n'est rien par raport à nous" ne signifie pas que nous nions la mort, tout au contraire nous la posons comme terme de la vie, qui en tant que terme est extérieure, abolissant toute sensation et toute conscience. Si bien que le désir d'immortalité n'a plus d'objet sur quoi se porter. La vie humaine se constitue dès lors dans l'espace infrangible dessiné par la naissance et la mort : le sujet vit de se savoir mortel.

Reste à transformer ce savoir en gaya scientia, "rendant joyeuse la condition mortelle de la vie".

Pour la fine bouche on pourrait poser que c'est en ce lieu du savoir que nous pouvons distinguer le moi (défini comme illusion d'immortalité) du sujet (défini comme conscience de la mortalité).