Il est de bon ton, depuis l'Antiquité, de déverser un mépris souverain sur Aristippe et ses successeurs "cyrénaïques", au motif qu'il est indigne d'un philosophe de faire l'apologie inconditionnelle du plaisir, plus encore d'avoir déclaré que le plaisir est un mouvement corporel, que plaisir et douleur se ramènent en dernière analyse à des mouvements corporels. De fait, Aristippe inaugure une réflexion féconde sur la nature, la source, et la valeur des affects, qui inspirera, parfois à contresens, pyrrhoniens et épicuriens. Cette thématique des affects est de la haute importance pour la philosophie si l'on a un tant soit peu le souci de la vérité : il est si facile de pérorer sur le souverain bien, la liberté de l'âme et autres farines en évitant les questions qui fâchent, notamment celle des affects.

Selon Aristippe le plaisir est un mouvement doux - comme est la caresse de la peau - et la douleur un mouvement "rugueux" - comme un coup reçu. L'un et l'autre, plaisir et douleur, sont des impressions, des expérences qui affectent l'être sensible, donc en premier lieu le corps. La preuve de cette préséance du corps est fournie par l'exemple des châtiments : si l'on frappe les corps c'est bien la preuve que la souffrance du corps est la plus vive. A l'inverse le plaisir du corps est le plus vif. En fait tous les plaisirs se valent sitôt qu'il y a plaisir. Je suppose, en l'absence de documents suffisants, qu'il veut dire ceci : sitôt que l'extrême du plaisir est atteint peu importe le moyen, l'objet par lesquels le plaisir est atteint. De plus, en dehors du plaisir et de la douleur, dans les états intermédiaires, c'est un peu comme si nous ne vivions plus, quelque chose comme le sommeil. Aristippe rejette l'idée d'un plaisir en repos qui lui semble la négation du plaisir. Le vrai plaisir est toujours un mouvement, une intensité, avec un début et une fin, discontinu, non cumulatif, expérience vivace d'un "maintenant" qui ne saurait durer. D'où une méfiance insistante sur la question du bonheur : il n'y a pas d'état de bonheur, parce qu'il n'y a pas de continuité stable de la thymie. Tout au plus pourrait-on considérer, abstraitement, que le bonheur serait la somme des instants de plaisirs. En conséquence, contrairement à la thèse dominante de l'époque, Aristippe soutient que le bonheur ne peut être la fin (telos) de la sagesse, et que la seule fin possible est le plaisir.

L'affect est l'expérience de l'intensité et de la discontinuité. Il faut partir de là.

Au sens strict du terme Aristippe fonde une "esthétique" - si par là, conformément à l'etymologie, nous entendons une théorie de la sensation (aisthesis). Aucun souci de la moralité, mais une étude positive des conditions générales de la sensibilité, et au premier chef corporelle. On aurait aimé savoir ce qu'Aristippe entend exactement par "corps" : certes non pas le corps strictement anatomique ou physiologique, mais une surface de réceptivité et d'expressivité qu'il faut bien nommer somatopsychique. Le corps n'exclut pas la pensée. La preuve (?) serait dans le comportement quotidien d'Aristippe qui ne néglige en rien le rôle de la pensée et du jugement. Il fréquentait une certaine Laïs, courtisane de son état. "A ceux qui ne manquaient pas de lui en faire reproche il disait : "Je possède Laïs, mais je ne suis pas possédé par elle. Car c'est de maîtriser les plaisirs et de ne pas être subjugué par eux qui est le comble de la vertu, non point de s'en abstenir". Esthétique et éthique : la souveraineté du jugement pour régler l'usage des plaisirs.

A travers les anecdotes données complaisamment par Diogène Laerce on s'évertue à deviner la disposition intime de cet étrange personnage, excentrique et inventif, qui ne refuse pas les dons d'argent, se fait payer les cours comme les Sophistes, côtoie les puissants sans courber l'échine, fréquente assidûment les courtisanes tout en étant marié, éduque sa fille à la philosophie et en toutes choses se comporte en homme libre. Voyez ceci : "Un jour que Simos, l'intendant de Denys, lui montrait des maisons somptueuses, pavées de mosaïques - c'était un Phrygien et un sinistre individu - Aristippe expectora, lui envoyant un crachat au visage. Comme l'autre se mettait en colère, il dit : "Je n'avais pas d'endroit plus approprié".

Voilà qui fait furieusement songer à Diogène le Chien ! Ajoutons, pour faire bonne mesure, que ledit Diogène traita fort louangeusement Aristippe de "chien royal". C'est tout dire !