Sextus écrit que pour Epicure le temps est "l'accident des accidents". Certains traduisent assez paresseusement : le symptôme des symptômes. Mais cette traduction est absurde, car aujourd'hui le mot symptôme évoque irrésistiblement la maladie, dont le symptôme est le signe répérable. "Symptoma" est d'abord ce qui tombe (pipto) et qui tombe ensemble (sum). A partir du latin " cadere" nous avons en français une riche série de termes qui évoquent assez bien ce mouvement de chute : cadence, chéance, échéance, chance, choir, échoir, déchoir, cas, puis, en composition, incidence et co-incidence, accident, incident. La meilleure traduction serait donc : la co-incidence des co-incidences. Il faut garder le tiret pour conserver le sens originel.

Cette traduction a le grand mérite de bien faire apparaître l'idée de chute : la chute (l'incidence) infinie des atomes à travers le vide, et secondairement la chute relative des corps dans l'espace : successivité. Et de même la simultanéité : le sum, en grec, ou le co, en latin : des atomes tombent ensemble parfois, de par leur relation momentanée, par exemple lorsqu'ils sont co-enchaînés dans le même corps. Les deux axes du temps sont ainsi fortement soulignés dans la formule. Les co-incidences se déroulent à l'infini puisque le tout est infini. Le temps serait par conséquent la totalité insommable de toutes les co-incidences, co-incidence maximaliste et inconnaissable.

L'intérêt de cette approche résolument physique est de souligner que le temps ne peut se concevoir indépendamment d'un processus physique. Le temps accompagne tout processus. Quant à se demander ce qu'est le temps en soi et par soi, c'est à la fois impossible et inutile. Comment pourrait-on le détacher, l'isoler pour en donner une définition ? 

Il y a le temps de la nature qui nous excède de toutes parts : co-incdences des co-incidences. Et puis il y a le temps de la destinée humaine : encore la co-incidence des co-incidences, et la nécessité, et le hasard (tuchè), et, peut-être, notre volonté "qui est sans maître". Efforçons-nous de jouer librement dans la grande partition des co-incidences, sachant que toute formation est éphémère et coulant selon le temps. 

            "Le temps s'en va, le temps s'en va, Madame

            Las le temps non, mais nous nous en-allons

            Et bientôt nous serons tous sous la lame" -  Ronsard