Si l'on me demande ce qu'est le temps, comme Augustin je dirai que je l'ignore. Me détournant prudemment de toute opinion à son sujet, je me tourne résolument vers l'observation des choses, ou plutôt des processus qui apparaissent à ma conscience. Je vois telle tige, telle feuille apparaître dans mon jardinet, quelques jours plus tard la plante s'est renforcée, développant une belle apparence. Elle continue de croître tout l'été, puis sa floraison s'interrompt, et avec l'automne commence son déclin. Bientôt, lassée de pluie et de frimas, elle gît à terre, et lentement se décompose. Après quelques semaines, il n'en restera plus que pousssière, que vent dissipe, ou qui se mêlera indistinctement à la terre.

Je peux dire en toute naïveté : le temps c'est ce qui se passe entre la naissance et la corruption. D'où l'idée d'une mesure : jours, semaines, mois, années. Je dirai : la plante a vécu trois mois et deux jours. Mais cette mesure n'est rien qu'une projection que, de l'extérieur, j'applique aux processus, rien de plus qu'une commodité de langage par quoi j'ai l'illusion de comprendre, de saisir ce qui m'est totalement étranger. 

En procédant ainsi je surajoute l'idée de temps à quelque chose qui se fait spontanément et naturellement. J'en viendrai même à donner au temps une sorte de puissance autonome, et croire que c'est le temps qui fait la génération, le développement et la mort. Il y aurait les choses d'un côté (passives) et le temps de l'autre (actif). Le temps serait l'agent universel à l'oeuvre dans toutes les productions de la nature. 

Revenant à l'observation de la plante je constate, tout au contraire, qu'il est impossible de distinguer le temps et le processus, que c'est du même mouvement qu'elle évolue inexorablement vers le développement et la fin. Ce qu'on appelle temps n'est pas autre chose que le processus lui-même évoluant selon sa propre nature. 

Mais ce qui reste, et qui ne se peut constester, que l'on parle de temps ou de processus, indifféremment, c'est le mouvement destinal qui mène feuilles, animaux et humains, une fois nés, à la mort. En quoi donc y aurait-il de l'"être" si tout processus est voué à décomposition, entrant de fait dans d'autres compositions, à l'infini ? On peut bien parler de la puissance dévorante du temps, mais c'est une autre manière de parler du jeu infini des apparences, de l'apparaître et du disparaître, sans commencement et sans fin.

Le poème de Lucrèce s'ouvre sur la célébration de Venus qui fait naître toutes choses, les menant doucement aux rivages de la lumière. Il se ferme sur le tableau de la peste d'Athènes. A la fin il ne reste rien de ce qui fut. C'est la puissance d'Hadès. Oui, mais ailleurs, en d'autres temps, naissent d'autres plantes, d'autres civilisations. On pourrait dire, à la manière d'Héraclite, vie-mort, un seul et le même. Le temps n'est qu'un mot, mais il fait signe vers l'impermanence, l'insubstantialité et la générativité universelles.