Soyez poètes en votre vie, voilà l'enseignement de Pyrrhon.

Une telle proposition peut surprendre car elle n'est pas exprimée comme telle. Pourtant, à considérer sa pensée et sa vie, c'est bien cela qui se dégage comme une évidence.

Poète, c'est celui qui agit selon sa complexion native, et non selon les normes de l'Autre. "Anomalia", non seulement dans les choses qui apparaissent dans l'irrégularité, hors logos, mais dans la vie aussi comme non-principe, errance créative.

Diogène Laerce raconte comment Pyrrhon, se promenant au bord d'une rivière, voit l'ami Anaxarque se débattre dans les eaux, menaçant de couler, et, au lieu de s'arrêter pour lui porter secours, il continue tranquillement son chemin. "Mais alors que certains lui en faisaient reproche, Anaxarque lui-même fit l'éloge de son indifférence et de son absence d'attachement". Pour bien saisir le sens de cette anecdote, il faut imaginer une mise en scène publique, devant témoins, destinée à mettre en évidence le sens de l'enseignement, non par des paroles, mais par une sorte de théatralisation semi-comique, pour faire voir par l'exemple, en direct, comme faisait Diogène le Chien promenant une lanterne allumée en plein jour. Gageons que ces deux coquins, Pyrrhon et Anaxarque, devaient avoir soigneusement révisé le scénario avant la présentation publique. 

Il y a du kunique dans Pyrrhon, qui avait certainement croisé le Chien avant son départ pour l'Asie. Il en garda quelque chose d'ébouriffé, d'excentrique et d'imprévisible : les notations qui nous rapportées exhibent un comportement tout à fait singulier, plein de paradoxes, déroutant, tantôt calme, tantôt irrité, sociable et farouchement distancié, parlant sans discontinuer et résolument mutique, parfaitement sédentaire et capable de parcourir des milliers de kilomètres, solitaire, quittant inopinément son logis, tantôt ici et tantôt là, enseignant sans parler, et parlant sans discontinuer, toujours à côté, alors même qu'il semble se ranger aux coutumes en vigueur.

Rien n'empêche de se distinguer des positions communes puisque celles-ci n'ont pas de fondement en raison : si tout s'égalise, il est possible, enfin, de laisser advenir l'action et la parole libres.

Ce qui définit le poète c'est l'"idiotie" - non certes l'imbécillité chronique du demeuré, mais la qualité d'idiotès, la singularité assumée. L'"idion" c'est le singulier, par opposition à "koinon", le public, le commun. Ou encore l'original par opposition au conventionnel.

Pyrrhon fut un original. C'est de l'origine que sourd la veine créatrice, l'inventivité féconde de la vie.