Enésidème, philosophe pyrrhonien, écrit ceci, phrase faussement banale qu'il faut frotter et limer pour en faire paraître le lustre (DL,IX,78) :

"Le discours (logos) pyrrhonien est donc une manière de faire mention (mnèmè) de ce qui apparaît, ou de ce qui s'est passé d'une façon ou d'une autre, mention dans laquelle tout est confronté à tout, et se révèle par cette comparaison comme rempli d'irrégularité (anomalia) et d'embroullamini (tarachè)".

Faire mention : signaler ce qui apparaît, Montaigne dirait : tenir rôle ou registre, simple notation des événements, accidents ou incidents qui surviennent, sans prétendre en aucune manière les ranger dans une catégorie, les interpréter, et encore moins s'efforcer d'en donner raison. Etrange leçon, à l'antipode de la tradition rationaliste. Il s'agit bien de subvertir l'usage et la définition même du logos, qui cesse d'être le discours explicatif et normatif pour n'être plus qu'une sorte de mémoire (mnèmè), d'enregistrement de ce qui apparaît, ou "qui s'est passé d'une façon ou d'une autre" - remarquons l'imprécision volontaire, l'indétermination : on accueille tout, sans choix, sans préférence, quelle que soit la chose et quelle que soit la manière dont elle apparaît. C'est évidemment le contraire ce que chacun fait spontanément selon ses préférences, ses goûts, ses désirs et ses aspirations. Le mot d'ordre pyrrhonien, rappelons-le, c'est "ou mallon", pas plus ceci que cela. Il en résulte la liquéfaction de ce que chacun considère comme son monde, ou le monde (cosmos), qui se révèle enfin pour ce qu'il est : une construction imaginaire qui se substitue abusivement à la réalité.

"Tout est confronté à tout" - il faut prendre la formule au pied de la lettre. Ce n'est pas le Tout spéculatif des métaphysiciens, c'est toutes choses, le n'importe quoi, sans ordre ni méthode qui se présente de n'importe quelle manière, comme on voit, lorsqu'on cesse de choisir et de préférer, se présenter les évéments, grands ou petits, dans la vie quotidienne. Encore cette distinction entre grands et petits est-elle de trop : tout est équivalent sur la scène indifférente de l'apparaître.

Tout se confronte à tout : tout se contredit, tout s'oppose à tout, se conteste, se renverse, si bien qu'aucune sommation, aucune thèse, aucun savoir n'est possible. On alignera par exemple toutes les opinions positives, puis les négatives. Elles se détruiront réciproquement : invalidation universelle.

D'où ces deux termes cardinaux : irrégularité, embrouillamini.  "Anomalia" exprime, par le privatf "a" l'absence de norme. Aucune logique, aucune raison, aucune causalité, aucune science, aucun logos ne peut établir de régularité, définir un ordre. Embrouillamini traduit tarachè : trouble, confusion, tumulte. 

Voici donc le tableau du réel : tout autre chose que la belle ordonnance du cosmos, quelque chose qui échappe de tous côtés, imprévisible et indifférent. Le pyrrhonisme est la seule philosophie qui se soit hasardée dans les parages de l'inconnaissable.

Cela bien sûr n'empêchera personne de procéder à quelque reconstruction savante - notre besoin de sens est si coriace - mais sachons qu'elle tiendra moins de la science que de la poésie.