L'intérêt exceptionnel de la démarche pyrrhonienne est de nous libérer des représentations, d'où qu'elles viennent. Elle nous mène, par déconstructions successives, au point zéro : non-attachement, vide de pensée, vacuité. Mais l'expérience psychique nous enseigne qu'il est impossible de se maintenir durablement dans cet état, qu'il est impossible de ne pas penser, comme il l'est de ne pas respirer. La pensée est une production naturelle de l'esprit, qu'il est vain de contrarier. Mais il est possible de ne pas ruminer, de ne pas se laisser envahir par les représentations fâcheuses. C'est la distinction que font les Taoïstes et les Bouddhistes : non-pensée n'est pas absence de pensée, mais pensée non attachée. Chacun peut aisément observer en soi cette différence, il voit bien quand la pensée tourne en rond, s'obsède sur des objets de passion, et quand, à l'inverse elle se déploie librement, sans attache et sans souci. Dans le Tantra on appelle cela "la liberté naturelle de l'esprit".

Il est remarquable que Pyrrhon ne dit nulle part ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Il fait place nette, et ce n'est pas pour nous encombrer de nouveles prescriptions, obligations ou recommandations. Sa démarche est curative. Après la grande lessive, faites ce qu'il vous plaira. A chacun de disposer librement de soi. Lui-même semble agir de manière totalement imprévisible, plantant là ses fonctions officielles, ses disciples et son école, pour gambader plusieurs semaines dans la campagne. Commençant un discours qu'il interrompt soudain, ou à l'inverse continuant de parler quand son auditoire s'est de longtemps retiré. Diable d'homme qui n'est jamais là où l'attend, ou qui erre là où on ne l'attend pas. Imprévisible, erratique, improgrammable, au sens propre "délirant", c'est à dire hors de l'ornière, il figure sans le rechercher une liberté hors mesure, déconnectée de toute conformité morale. Pour y comprendre quelque chose il ne faut pas interpréter sa conduite à partir des valeurs en usage - il ne les approuve ni ne les condamne, il se tient à côté, a-topique - mais à partir de son être subjectif, comme expressivité pure de la singularité.

Dans sa remarquable étude sur Pyrrhon, Marcel Conche introduit la notion d'"arbitraire". Quand toutes les valeurs en usage ont révélé leur indépassable viduité, n'ayant d'autre fondement que la convention et l'approbation publique, la place est libre pour l'expressivité pure. Ce que l'on pensera et agira est arbitraire, terme que l'on prendra au sens positif : je suis mon propre arbitre, je fais ce que je juge bon, et non ce que la norme déclare tel. Pour autant il n'y a pas raison à prendre systématiquement le contrepied de l'usage, ce qui serait infantile. Le pyrrhonien, tout en sachant le peu que valent les usages, ne juge pas utile de les combattre. Il se trouve simplement qu'il trouve en lui-même sa propre norme.

On trouvera dans ces considérations une certaine idée de la liberté : appelons libres la pensée et l'action qui procèdent de la nature singulière du sujet, affranchi des tutelles, et qui trouve en soi-même ses motivations et ses ressources. En quoi la véritable liberté est nécessairement active.