Quoi de plus douloureux que d'apprendre la mort imminente d'un proche ? Peut-être la mort imminente, avec son cortège d'images funestes, est-elle pire que la mort elle-même. Quand c'est fait c'est fait, il n'y a plus rien à espérer, rien à dire. Mais l'imminence nous installe dans un entre-deux suspensif qui libère tous les émois, passions tristes de l'espoir impossible, du regret, de la nostalgie. Les souvenirs affluent en masse, c'est comme si le passé se déversait dans le présent, avec la sensation poignante de l'inaccompli : "j'aurais pu, j'aurais dû" - et quoi encore, comme si le passé n'était pas tout à fait passé, qu'il tremble encore comme feuille agitée dans la conscience. Pourquoi le décès d'un proche nous plonge-t-il dans une forme larvée de culpabilité, alors qu'il n'y a nulle faute, nulle raison de reproche ? C'est là un mystère, auquel on ne peut trouver d'explication qu'à sonder les images de la vie inconsciente.

C'est la liaison inconsciente de la mort (de l'autre) et de la culpabilité qui fait problème, indépendamment même de l'identité, de l'histoire personnelle et de la destinée de cet autre. Comme si, par une sorte de décret de la volonté, le sujet pouvait maintenir indéfiniment l'existence d'autrui, si ce n'est de l'humanité entière. Ou encore, comme si la vie indéfinie était la norme, et la mort l'exception, inacceptable, scandaleuse. Une humiliation pour le moi qui s'est construit comme une forteresse imaginaire, capable de résister à tous les butoirs du destin. La mort de l'autre est déjà ma propre mort, vivrais-je encore dix ou quarante ans. Dès lors le sens même du mot "culpabilité" s'inverse ; ce n'est nullement une faute morale qui me fait souffrir, c'est, étymologiquement, la coulpe, la coupe : coupable d'être coupé. Blessure narcissique si l'on veut, coupe du réel qui vient trancher l'illusion de toute puissance. La coupe (réelle) dans l'autre vient réactiver le tranchant de la coupe (symbolique) qui m'affecte dans mon être même. Quand l'autre meurt, par un effet du signifiant, je me découvre ou me redécouvre mortel, et mort en sursis.

Par rapport à quoi la question de la durée de la vie (l'aïon personnel) se révèle plutôt dérisoire. Que l'on meure à dix ans ou à quatre vingt, sous le scalpel destinal, ne fait guère de différence. Le résultat est le même. Cela dit l'instinct vital nous engage à vivre le plus longtemps possible, et l'on considère en général qu'il vaut mieux vivre longtemps pour accumuler des expériences intéressantes. Fort bien. Mais comme on dit : on ne l'emportera pas en paradis. A l'inverse on peut estimer que ce qui compte c'est ce qu'on laisse derrière soi. Les uns ne laissent que désolation et misère, et d'autres, dans le souvenir ou l'oeuvre réalisée, continuent d'inspirer les vivants.

J'aurais tendance à considérer sous cet angle la pensée de Bouddha lorsqu'il déclare qu'il subsiste quelque chose après la mort : certes non pas le corps, ni le moi - qui sont impermanents et dénués de substance - ni même la conscience individuelle, elle aussi dénuée de substance, mais un certain courant de pensée qui traversait déjà la conscience individuelle, la nourrissait peut-être tout au long de la vie, et qui continue au delà de l'existence individuelle. Pensée difficile, qui ne remet pas en cause le fait que la mort est irréversible, mais qui met l'accent sur un continuum de pensée, transpersonnel et immanent. C'est le secret de la "Voie du Milieu".