La philothérapie, si elle existait, serait l'application de la philosophie au traitement des affections psychiques. On se demandera si une telle pratique est possible, et si elle peut être efficace

L'idée d'une philothérapie est fort ancienne. Elle est exposée clairement dans la plupart des philosophies hellénistiques (kunisme, stoïcisme, épicurisme, pyrrhonisme) avec évidemment d'importantes variations. L'exposé le plus complet, le plus universel, le plus ambitieux, est l'oeuvre d'un certain Diogène d'Oenanda, disciple lointain d'Epicure, qui s'était proposé d'exposer la doctrine du maître sur un mur géant de 80 mètres de long, pour permettre à tout un chacun, Grec ou Barbare, homme ou femme, riche ou pauvre, de prendre connaissance de l'enseignement, et d'y conformer sa vie..

L'épicurisme est clairement une psych-iatrie, une médecine de l'âme. Elle repose sur une doctrine des opinions : la "maladie" est la conséquence de l'erreur de jugement qui valorise ce qui n'a aucune valeur. La "médecine" consiste à favoriser le détachement, à provoquer une sorte de retournement mental par l'effet de la connaissance. La philosophie, par le raisonnement, vise à créer les conditions de la vie heureuse.

Nous savons, nous modernes, que les choses sont plus compliquées, que ni le raisonnement, ni la raison, n'ont de pouvoir effectif sur les passions, ni ne peuvent soigner ou guérir les affections pathologiques. Je distinguerai deux moments cruciaux dans cette découverte.

Le premier, inauguré par Freud, est le moment psychanalytique, caractérisé par la découverte et l'exposition de l'inconscient psychique. On a cru un temps que cette découverte allait bouleverser de fond en comble le traitement, et que par l'usage de la parole libérée on pourrait soigner et guérir. Il fallut déchanter : le traitement est inefficace pour les psychoses, et les névroses elles-mêmes, du moins certaines d'entre elles, opposent une sorte de résistance farouche à toute élucidation. Freud lui-même buta sur ce qu'il faut bien nommer l'analyse interminable. Si la cure contribue puissamment à rendre conscients certains processus refoulés - ce qui bien sûr est un résultat appréciable, qui apporte de la liberté au patient - elle se heurte parfois à une sorte de blocage, d'impossibilité, de résistance infranchissable. Toute la question est de savoir si cette résistance est encore de nature psychique ou si elle ne serait pas plutôt neurophysiologique.

D'où l'hypothèse d'un inconscient neuronal, plus profond, plus archaïque, inaccessible à la parole, aux élaborations fantasmatiques et autres. Cette idée est loin d'être absurde. Dans les premières années de la vie se construisent des schèmes fondamentaux, des noeuds émotionnels, pulsionnels, réactionnels, en liaison avec les influences de l'entourage, les accidents familiaux, les crises psychiques plus ou moins bien  surmontées. Imaginez par exemple le cas d'un enfant de douze mois qui serait momentanément abandonné, délaissé, négligé. Il n'a aucun moyen de verbaliser son angoisse, et celle-ci va s'inscrire à la fois dans le corps et la psyché, y laissant peut être une marque indélébile, qui provoquera, par la suite, lors de situations difficiles, une rechute périodique dans un épisode dépressif, apparamment inexplicable. Je doute qu'aucune psychanalyse soit en mesure d'aller si profond, d'autant que le vécu originel échappe à toute prise dans le langage. Voilà un cas, et il en est beaucoup d'autres, dans les pathologies mélancoliques, maniaques ou psychotiques, qui nous met sur la piste d'une autre interprétation de la maladie. Et voilà des cas où le recours aux psychotropes est l'indication obligée, inévitable - ce qui n'interdit pas, évidemment, le recours adventice à la psychothérapie.

Il y aurait en somme trois niveaux thérapeutiques correspondant aux trois niveaux de la structure somatopsychique : le niveau conscient (le plus aisé à connaître mais où l'action thérapeutique est fort limitée), le niveau de l'inconscient psychique (le refoulé susceptible d'être levé) et celui de l'inconscient neuronal (le moins connaissable et plus fondamental). Pour le moment nous mesurons plutôt les limites de nos connaissances et corrélativement l'approximation de nos traitements, qui relèvent plus du tâtonnement d'un aimable empirisme que du savoir scientifique. Peut-être les décennies à venir nous apporteront-elles quelques lumières supplémentaires.

On peut conclure en tout cas que la philothérapie ne saurait remplacer ni la psychanalyse ni la psychiatrie médicale. Elle peut tout au plus inspirer une hygiène de la vie et de la pensée. C'est peu, mais c'est beaucoup.