Je me suis efforcé de suivre la pensée de Pyrrhon jusqu'aux ultimes implications, car, profondément, cette démarche était devenue la mienne. Je m'aperçois qu'il est impossible d'aller plus loin si l'on ne veut pas ruiner l'entendement. Mais il faut dire que Pyrrhon ne s'attaque jamais à l'instinct vital, et qu'à tout prendre, si on y réfléchit sérieusement, il viserait plutôt à le libérer, rendant à chacun son droit fondamental à choisir selon ses convenances, débarrassé des opinions creuses et du poids de la tradition : si nulle chose n'est plus ceci que cela il en découle une totale in-différence, donc la faculté de se déterminer de manière souveraine. Que je sache, une telle liberté de choix n'a jamais été pensée et édictée avant lui. Les penseurs prépyrrhoniens sont engoncés dans des considérations morales, entravés par le respect religieux, soucieux du Bien, du Juste, du Beau, du Vrai - conventions disait Démocrite, qui cachent la pure nudité du réel. Avec Pyrrhon le nu apparaît pour ce qu'il est : le régime du réel délesté des représentations de valeur.

Evidemment, une telle épreuve - car c'est manifestement une épreuve, et des plus rudes pour la pensée - peut paraître insensée, suicidaire, catastrophique : tout un chacun construit son petit monde, son cosmos personnel, avec de petits bouts de pensée collectés ici et là, échafaudant un petit château de certitudes invérifiables qui lui tiennent lieu de savoir. Ils sont rares ceux qui ont le désir d'examiner les fondements et de courir le risque de voir s'éffondrer l'édifice. La tendance spontanée est de ne pas chercher à savoir. Pourquoi se fatiguer dans une telle entreprise, fort périlleuse, et qui ne mènera sans doute à rien. Mais quoi, ce rien est justement la chose la plus précieuse, qui ne se laisse voir qu'en affrontant le rien.

Le rien de pensée - quand la pensée a épuisé tous ses tours, qu'elle se rend, vaincue, à la démarche déconstructive - nous rend l'accès à ce rien du réel, présence brute et nue des apparences sans cause ni raison.

La pensée dit : il n'y a rien. Dites plutôt : il y a rien, car ce rien (de pensée) est "quelque chose", le réel en personne, déjouant toutes nos prises, apparaissant et disparaissant à mesure, inépuisable et infini. Voyez les rayons de lumère filtrant à travers les feuilles, dansant à la surfaces des eaux, jouant de mille feux en cascades sur les sentiers d'automne : sensations immédiates, hors-langage, hors les mots, libres, capricieuses, poétiques. Il aura fallu faire une trouée dans nos pensées pour nous rendre disponibles à ces merveilles-là !

Il faut en passer par là pour comprendre l'aboutissement de l'intuition pyrrhonienne : liberté et sérénité. Dans le langage du temps Pyrrhon dit : ataraxia, absence de troubles. Comprenons : le trouble vient de la pensée qui catégorise, discrimine, réifie, veut des normes du vrai, du bien, du beau. Et nous voilà pris dans la passion frénétique du sens et de la valeur. Et nous voilà distinguant le bien et le mal, désirant l'un et rejetant l'autre. Et nous ne voyons plus que nos catégories mentales, nos projections, nos réussites et nos échecs. Entre nous et le réel s'est interposé l'écran déformant de nos représentations : trouble de l'âme. Thérapie pyrrhonienne : suspendre le jugement, mieux, arrêter le jugement. La sérénité suivra comme l'ombre suit la lumière.

De cette sérénité j'entrevois par instants la belle qualité, tout en sachant qu'elle ne me protègera ni des malheurs du temps ni de la maladie. D'être si cher gagnée, si fragile, si lumineuse je n'en apprécie que davantage la beauté.