Le matin quelquefois m'apporte ses chances et ses incertitudes. C'est presque plus que je n'en peux supporter. Un vide saisissant, comme si le vide avait émigré à la surface des choses. J'en suis presque tétanisé, comme figé dans la mutité.

Je mesure combien les mots et tout l'arsenal de la pensée nous écartent de la sensation vraie : j'en titube presque. Est-il encore bien nécessaire d'écrire ? Je comprends mieux pourquoi Pyrrhon n'a rien écrit, ni Bouddha. Sans doute ont-ils voulu éviter de figer quoi que ce soit : c'est une expérience insolite et troublante que de s'ouvrir à cet espace inviolé que ne peuvent dire les mots. Et pourtant ils ont abondamment parlé. Ils ont voulu désigner un espace libre, ouvert pour la conscience.

Le projet de Pyrrhon n'est pas simplement de faire une critique des dogmatismes : il vise à ruiner entièrement la représentation, à supprimer toute idée, toute pensée qui viendrait interférer avec l'expérience. S'ouvrir à la vacuité où jouent librement les apparences, rien que les apparences. C'est un formidable défi : ne rien définir, ne rien réifier, ne rien retenir, ne rien interpréter, laisser les processus se dérouler, apparaître et passer.

La vacuité n'est pas un néant, ni un non-être, c'est la qualité propre d'un existant qui vient et passe. La vacuité et l'apparaître se conditionnent mutuellement, comme l'avers et l'envers. C'est une erreur de ne vouloir que l'un sans l'autre. La vacuité sans l'apparaître est un néant, l'apparaître sans la vacuité nous fait basculer dans la mythologie de l'être.

Me voilà repris dans les filets du paradoxe ! Comment pourrait-on dire ce qui est en de çà du dire ? Je voulais m'imprégner d'une impression neuve et dérangeante, et voulant la dire, je l'ai, bien malgré moi, trahie. Il faut en prendre son parti : ne pouvant dire, contentons-nous de faire signe.