Errare humanum est : se tromper est humain, soit : l'erreur est humaine. Le verbe "errer" ne vient pas de errare mais de iterare, qui signifie cheminer - songeons à l'itinéraire. Iter c'est le chemin. Errer c'est aller, marcher, cheminer, puis dans un sens péjoratif, aller au hasard, de droite et de gauche, "vaguer" - terme remarquable hélas tombé en  désuétude, mais qui inspire encore le divaguer, vaguer à tort et à travers. Mais on peut entendre, sans forcer le trait, dans notre "errer" une lointaine consonance avec le latin "errare" se tromper, si l'errant est porté à se tromper de route, à se reprendre pour se tromper encore.

Il y a des errances subies, celle du malheureux chassé de toutes parts, sans domicile fixe, sans patrie, sans feu ni lieu. Plus rare est l'errance volontaire, qui suppose un détachement, une rupture de tous les liens familiaux, sociaux, et culturels. En général le voyageur a une destination, il cherche quelque chose, son cheminement est orienté. S'il erre parfois c'est contre son gré ; il lui tarde de retrouver au plus vite son chemin. Mais il est plus difficile d'imaginer un abandon total au hasard, une absence totale de destination qui définit plus exactement l'errance. Errer c'est n'aller nulle part tout en ne cessant de se déplacer.

Il en résulte une équivalence de tous les lieux : ici ou ailleurs revient au même. Aussi bien le voilà qui repart le lendemain matin. Peut-être même le reverra-t-on ici dans quelques semaines, il n'importe.

Faut-il dire qu'il ne cherche rien ou qu'il ne sait pas ce qu'il cherche ? Peut-être rêve-t-il : au détour du chemin, quelque jour, inopinément, surgira la révélation : "voilà ce que dans l'obscur de ma conscience je désirais, et qui m'apparaît comme une évidence". Alors l'errance prend fin, vient le temps du séjour auprès de l'objet du désir.

Cela dit, on peut considérer la question sous un autre angle : si communément nous choisisons bien de séjourner, édifiant demeure et jardin, exerçant une profession, cultivant des relations sociales ou amicales, quelque part, dans le tréfonds de notre conscience, nous savons obscurément que tout cela ne nous attache pas vraiment, que nous sommes en quelque sorte déliés, apatrides, excentrés, sans bien et sans lien : à de certains moments, comme frappés par la foudre, nous sentons que nous sommes seuls, et alors l'errance nous apparaît comme la condition native, fondamentale et indépassable de notre humanité. Entre le berceau et la tombe nous errons de lieu en lieu, de désir en désir, de croyance en croyance sans que rien ne fasse vraiment mesure, ne fonde le statut. Une nouvelle dimension du savoir se fait jour, qui n'est plus savoir de ceci et de cela, mais savoir d'un non-savoir originel : errance du désir certes, car qui peut prétendre savoir son désir ; errance de la destinée - car qui peut prétendre connaître le fil de sa destinée ? Quoi qu'il en soit l'errance s'achève inéluctablement dans le trépas, où s'égalisent toutes les destinées.

L'errance ne contredit pas la boucle : l'affaire se boucle d'une manière ou d'une autre.