La cité d'Elis, dans le nord-ouest du Péloponèse, était célèbre à double titre : elle avait la garde du site sanctuarisé d'Olympie qui accueillait tous les quatre ans les Jeux. Cette noble fontion lui assurait une sorte d'inviolabilité, fort appréciable en ces temps troublés où les Macédoniens dominaient la Grèce. Elis était également la seule ville qui possédât un temple en l'honneur d'Hadès : singularité de plus, si l'on songe qu'Hadès est le dieu des Enfers, le dieu "riche" (Pluton) qui recueille la foule intarissable des trépassés. On peut imaginer que ce temple abritait une caverne et une sorte de puits, brèche sinistre qui déchirait le ventre de la terre, et qui ouvrait, au delà encore, sur l'empire d'Hadès et de Perséphone. Le grand prêtre était chargé de l'entretien du temple, ce qui ne représentait pas une tâche bien pénible. C'est lui qui officiait lors de la grande fête des morts. Il jouissait d'un grand renom, et, accessoirement, d'une confortable pension. 

"Pyrrhon fut tenu en tel honneur par sa patrie qu'on le nomma au poste d'archiprêtre et que l'on vota, en considération de lui, une exemption d'impôts pour tous les philosophes" (DL,IX, 64)

Une exemption d'impôts pour les philosophes ! Ma foi, je vous laisse imaginer la distance qui nous sépare des Grecs ! Cela se passe de commentaires.

Sur le fond on se demandera deux choses : quel fut la raison pour laquelle les Eléens crurent bon de nommer Pyrrhon à ce poste que devaient briguer tous les notables de la ville, surtout si l'on songe que Pyrrhon faisait fi des honneurs et de la richesse, vivait en toute simplicité et ne manifestait aucune ambition. Mais il était auréolé du prestige insigne d'avoir fait toute la campagne d'Asie, rencontré les sages de Perse et d'Inde, et de mener une existence exemplaire. Ils ont estimé, sans doute, que cette nomination ajoutait à la gloire de la cité.

Mais la vraie question est plutôt : pourquoi Pyrrhon a-t-il accepté ? Ou à l'inverse : pourquoi aurait-il refusé ? Pourquoi non plutôt que oui, ou oui plutôt que non ? Existe-t-il un critère au nom duquel il serait possible de choisir ? Ici comme ailleurs on peut collecter des arguments pour et contre. Ce qui fait qu'aucun argument n'est en soi décisif. IL ne reste que l'arbitraire d'une décision sans cause.

Mais il y a autre chose : Hadès est le dieu de la mort, redouté de tous. Et la mort n'est-elle pas redoutée de tous. ? Mais qui ne sait que la mort est dans la vie, comme la marque fatale du temps qui emporte tout ? Tout ce qui apparaît est voué à disparaître, tant et tant que vivants nous mourons incessamment, comme meurent "les guêpes, les mouches et les oiseaux". Non que la mort finisse par tout emporter, puisque tout continue : elle vaut pour les procesus particuliers, et non pour le tout. Si bien qu'il faut écarter l'être (puisque rien n'est stable et durable) et le non-être (puisque les processus ne cessent de se produire) : reste le passage, l'écoulement infini, cet impensable statut du mélange et du renouvellement - qu'Héraclite avait si bien exprimé en disant que "le dieu est vie-mort, jour-nuit, satiété-faim". 

Il y a une singulière ironie à se laisser nommer grand-prêtre d'Hadès pour un homme qui s'est libéré de toutes les croyances et de tous les attachements. Mais Hadès est un dieu très particulier qui symbolise ce qu'on ne peut ni ne veut voir, ni savoir : cette béance, ce trou dans la vie, que la conscience refuse et qui fait vérité.