Ebattons-nous !

L'intérêt inestimable de la position pyrrhonienne est de nous libérer de tout souci de savoir, de pouvoir et de prévoir. Les choses vont leur cours, et s'il est nécessaire de pourvoir à l'usage et à la commodité de la vie, la sienne propre et celle des proches, et à l'aventure même celle du corps politique, il n'en résulte nullement qu'il faille être constamment préoccupé, enbesogné, au point de virer à l'atrabiliaire. La tristesse est mauvaise conseillère, et j'en parle d'autant mieux que de nature j'y suis sujet, porté plutôt à la mélancolie qu'à l'allégresse. Mais comme on dit couramment, je me soigne, et la philosophie m'y aide grandement, du moins celle qui danse plus qu'elle ne pense, nous présentant richement de quoi nous réjouir et nous esbaudir. "Il faut rire et philosopher" disait Epicure, j'ajoute, rire de soi-même, de ses incommodités, faiblesses et perversités.

J'aimerais rire des désagréments de la vieillesse, car c'est pitié de se voir ainsi ramolli, estropié, dépenaillé. Le corps, sans pitié, nous ramène à la vérité de notre condition, qui est de finir, et la fin, chaque jour, se fait plus menaçante, plus sensible dans les impossibilités survenantes. De quoi s'attrister. Mais quoi, l'esprit est ferme, la pensée libre et ouverte, le coeur généreux ! L'Orient aime à figurer de nobles vieillards ventrus et rigolards qui manifestement se réjouissent et se gaussent des valeurs du monde. Et chez nous c'est un trait souvent relevé que le rire de Démocrite nous sauve de la mélancolie d'Héraclite. "Oublieux de tout, et de lui-même pour commencer, il reste éveillé nuit et jour, trouvant dans les grandes et les petites choses autant de sujets d'hilarité, et estimant que la vie entière n'est rien" (Hippocrate, Sur le rire et la folie). Allons ! Apprenons à rire de la veillesse, puisque nous ne pouvons l'éviter !

Ce que j'apprécie plus que tout dans Pyrrhon c'est qu'il nous détache définitivement de l'illusion, de cette pointe si fine de l'illusion, si fine qu'on ne l'aperçoit guère, qu'il existerait une référence externe et souveraine à laquelle on pourrait se fier pour fonder les avenues de la vie. C'est l'Etre, c'est Dieu, c'est le Destin, c'est le Souverain Bien, c'est la Nature, et plus récemment, l'Histoire, et toutes autres références que l'on voudra, y compris le Marché, le Progrès etc. Ce que dit Pyrrhon, et qu'il manifeste dans sa vie et sa pensée, c'est l'absence de tout point fixe, de toute valeur référentielle, de tout Grand Autre à quoi l'on pourrait se rapporter pour juger du bien et du mal, du juste et d'injuste, du vrai et du faux. Soutenir qu'il n'existe que des apparences, que ces apparences ne renvoient à aucun être caché (ce qui ruine la doctrine religieuse du Dieu caché), qu'elles sont à considérer sans dehors ni dedans, sans au-dessus ni en dessous - surface plane de l'immanence - et que l'homme, jeté dans cet océan des apparences, privé de tout recours à l'Autre mythique, n'a d'autre recours qu'à s'en remettre à l'apparence pour y trouver sa joie - voilà qui est proprement vertigineux ! 

Comme dit l'autre : les non-dupes errent. Voilà une errance du moins qui ne manque pas de panache !

Dans un langage moderne on dira : sortir de l'Un - soutenir et affirmer le multiple, la diversité indéfinie des points de vue, des perspectives et des styles. Montaigne déjà avait souligné que la nature fait moins du semblable que du différent. La différence rompt le cercle de la répétition, brise la roue du pouvoir, ouvre à l'indéterminé, inspire la nouveauté. Errance créatrice.