On peut considérer Pyrrhon comme l'initiateur d'une théorie de la relativité générale, laquelle vaudra moins pour elle-même - il s'agit toujours d'éviter la chute dans une position dogmatique - que pour dynamiter les thèses optimistes, qui prétendent que le savoir est possible. Il n'existe pas de position de survol par laquelle on embrasserait l'unité et la totalité des choses. L'homme qui se hisse prétentieusement au niveau divin, distribuant les qualités et les défauts du haut d'un trône imaginaire, ne fait que délirer à voix haute, se targuant d'un savoir farcesque et carnavalesque. Tout au contraire, immergés, englués dans la tourbe du monde, nous n'avons jamais qu'un seul point de vue à la fois, qui change lui-même au gré des occurrences, très limité, incertain et subjectif. D'où la batterie des tropes (modes) visant à détailler les modalités générales de la relativité.

A dire vrai la relativité est ce qui caractérise l'apparence, le "phainomenon", ce qui apparaît. Ce qui apparaît apparaît à un sujet, lui-même caractérisé par un ensemble de conditions, âge, sexe, tempérament, position sociale, position dans l'espace, point de vue subjectif, intérêt, passion etc. Les pyrrhoniens auront déjà, bien avant les modernes, développé une critique de la subjectivité, non certes dans son intériorité, mais comme regard orienté, comme source et vecteur de la perception. Puis viennent les considérations sur l'objet, qui n'est pas un être, mais un processus lié à d'autres processus, comme l'arbre l'est à la terre et à la lumière, situé dans un temps et un lieu, à une certaine distance, s'offrant à la vue sous un certain rapport, qui peut changer, qui n'a rien d'absolu. Le sujet est une somme insommable de rapports, l'objet de même, et le rapport entre le sujet et l'objet de même. Relativité générale.

On voit clairement l'intention : suspendre le jugement, si par jugement on entend l'affirmation ou la négation portant sur l'être. C'est le point cardinal : l'être est la manie obsessionnelle des dogmatiques, fanatiques de la fixation, de la définition. "D'où tirons-nous ce titre d'être, nous qui ne sommes qu'un éclair dans le cours infini d'une nuit éternelle ?"

Pas plus ceci que cela.

Ce que découvre et expose le pyrrhonien c'est la diversité, l'irrégularité, l'embrouillamini, ou le hasardeux, ou, comme dit Héraclite, "ce tas d'ordures jeté au hasard" - qui est aussi la plus belle harmonie. On cherchera en vain, dans ce monde, dans cette vie, un principe régulateur qui organise les ensembles, détermine des rythmes prévisibles, et encore moins un principe de finalité. Les "choses" vont leur cours, apparaissent et disparaissent,  se renouvellent et recommencent, sans que jamais on ne puisse y lire une orientation, une destination :  "branloire pérenne".

Que cette vision n'ait rien de sinistre, qu'au contraire elle invite à la danse, c'est le fruit d'une pensée qui ne s'attache pas, qui va au gré. "Vivre selon" - voilà qui pourrait faire une belle devise pyrrhonienne.