L'idée de Surface Absolue exprime deux idées nécessirement liées : une surface, c'est l'image d'un étalement sans hauteur, profondeur ni épaisseur, le pur plan d'immanence. Absolu signifie sans rapport à quoi que ce soit, se causant et se développant selon sa propre logique interne. Surface illimitée, sans extrémité, sans dehors, elle est le tout considéré dans sa splendeur spéculative.

Cette conception est sans rapport avec les théories astrophysiques, elle n'exprime pas un savoir sur l'univers, ou sur les univers. Elle pense la totalité et non la partie. A ce titre elle englobe toute les conceptions possibles en en modifiant le sens : toutes les réalités observables y sont considérées comme des processus vides et interdépendants. Vides en ce qu'elles n'ont pas de réalité substantielle, autonome, et interdépendantes en tant qu'elles patissent et agissent les unes par rapport aux autres. Il nous suffit de tenir fermement ce principe sans prétendre rendre compte scientifiquement de ces rapports. 

La Surface Absolue n'est surface que par rapport à elle-même, ruinant toute idéologie, toute valeur et tout sens, lesquels impliquent nécessairement un Autre pour se constituer. S'il n'existe aucun Autre en dehors du plan, tous les processus sont nécessairement équivalents - d'égale valeur, ou non valeur, comme on voudra. Cette idée de l'Ab-sens - qui n'est ni sens ni non-sens - a de quoi surprendre ou effrayer, mais il faut bien entendre le point de vue développé ici, totalement étranger à la religion, à la morale et même à l'éthique. Nous tentons de dresser le tableau de la réalité spéculative, indépendamment si possible de toute prise en compte des intérêts et passions anthropologiques : les processus humains y seront considérés comme des processus naturels, et nous ne ferons aucune différence entre une termitière et un gratte-ciel : voie ouverte par Pyrrhon lorsqu'il déclare tous les processus égaux, aucun n'étant plus ceci que cela (ou mallon).

La pensée bouddhique avait dégagé trois concepts essentiels pour qualifier les processus : l'impermanence, la non substantialité et l'interdépendance. La notion d'impermanence devient évidente à partir du moment où l'on écarte toute référence à l'être : rien ne demeure identique à soi, tout coule et change, donc rien n'a de substance solide et durable. L'interdépendance approfondit encore la notion en montrant que nulle réalité ne peut se constituer et se perpétuer par soi. Un arbre a besoin de sol et de lumière. Un arc-en-ciel est un rapport complexe entre la lumière et l'humidité. Le terme de vacuité exprime la qualité propre d'un processus qui apparaît dans l'entrecroisement de processus associés, tous impermanents, vides et interdépendants. A la Surface tout glisse, tout se transforme. La Surface elle-même n'est autre chose que la chorégraphie incommensurable, éternelle de tous les processus.

L'intérêt de cette conception est évident : il s'agit bien de se dégager, de se désengager des préoccupations qui nous rivent à la glèbe, des croyances qui nous encombrent, des idées qui nous enferment. Ouvrir ! S'ouvrir au ciel immense, à la nature infinie. Nous ne faisons que retrouver l'intuition hellénique, renouant avec Anaximandre, Héraclite, Démocrite, Epicure et Pyrrhon, creusant à nouveaux frais le sillon vertigineux qui ouvre sur l'immense. Au sens strict, bien sûr, de cela il ne peut y avoir de connaissance. Et même la connaissance scientifique, fort estimable au demeurant, ne peut nous enseigner grand chose que nous ne sachions déjà. Car il n'est pas question, ici, de telle ou telle réalité astronomique, mais d'un regard libéré qui embrasse d'un vaste mouvement la totalité des choses. Etrange savoir que le nôtre, qui ne sait rien, rien en particulier, et qui pourtant se hisse à l'universel ! Aussi n'est-ce pas du tout un savoir : le moindre processus, étant non substantiel, vide, interconnecté, comment pourrait-on prétendre le savoir ? Décidément, parlons d'une intuition, non d'un savoir, ni d'une connaissance, mais une d'intuition suffisamment forte pour engager l'existence dans une direction nouvelle, proprement inouïe.

Nous saurons dorénavant que toute situation pourra s'appréhender selon deux points de vue très différents : l'ordinaire, auquel nous sommes soumis comme tout un chacun, et l'extra-ordinaire, le pont de vue spéculatif auquel nous pouvons nous hisser quand il nous plaira, voyant les choses se faire et se défaire dans l'immensité du vide, allant et passant comme des nuages dans le ciel - et alors nous pouvons nous-même consentir, impermanents que nous sommes, au mouvement des marées qui nous porte et nous emporte.