A quoi tient la destinée d'un homme ?

Monsieur D'Artagnan père fait ses recommandations à son fils qui quitte le logis pour faire carrière dans le monde : "Soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été porté dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans (...) C'est par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu'un gentilhomme fait son chemin aujourd'hui".(Alexandre Dumas, Les trois Mousquetaires, chap I)

Une quarantaine d'années plus tard, D'Artagnan fils, devenu Capitaine des Mousquetaires, engage ses troupes au siège de Maastricht. Mortellement blessé, il gît à terre, désespéré, lorsque surgit le courrier du roi, qui porte l'annonce formidable : D'Artagnan est nommé Maréchal ! Le cadet du Béarn est nommé Maréchal ! Il peut mourir apaisé, tout est fait, tout est dit !

On peut décrire cette destinée comme une droite qui va, de l'origine, la parole paternelle, à son accomplissement, la nomination royale. Ou comme un cercle, si la fin coïncide symboliquement avec le début. D'une certaine manière tout est dit dès l'origine, comme dans les tragédies antiques, les divers épisodes ne faisant que rendre manifeste la vérité, annoncée dès le prologue. On y voit en quelque sorte la toute-puissance de la parole qui trace un destin, destinant le sujet (l'assujetti) à la voie qui s'impose à lui du dehors, alors même qu'il peut avoir le sentiment de la choisir. Dans notre texte il est bien question, à deux fois, de dignité. Etre digne du nom que portèrent dignement les ancêtres. La lignée des pères trace la voie des fils. C'est en ce sens que le temps circulaire l'emporte sur le temps linéaire : les choses de l'avenir sont déjà les choses du passé.

D'Artagnan fils dépassera les espérances du père, comme Mozart fils (Wolfgang) pour Mozart père (Leopold). C'est que l'un et l'autre, les deux fils, se reconnaissent dans la destination paternelle, l'un comme soldat du roi, l'autre comme musicien. Que ce serait-il passé si D'Artagnan avait préféré devenir auteur dramatique, et Mozart ecclésiastique ? 

C'est là que le cercle se brise, et que la fin n'est plus contenue dans le début. A moins que, tout en suivant extérieurement la voie tracée, le sujet soit capable d'inventer un style par lequel il impose sa subjectivité, ouvrant des voies nouvelles à la création. Philippino Lippi - le fils - innovant dans l'oeuvre inachevée de Philippo Lippi - le père.

On peut encore se poser une autre question : que se passe-t-il pour le fils s'il n'a jamais entendu aucune parole destinale ? C'est la question que se pose Jean Paul Sartre dans Les Mots : il y évoque l'absence  du père et, assez naïvement, celle d'un Surmoi. On pourrait croire que cette absence est une chance, une annonce de liberté - à moins que, paradoxe, elle soit la cause incompréhensible d'une autre forme de dépendance. L'absence est parfois plus dure à supporter que l'excès de présence. (Voir mon article sur "le réel d'absence")

Les Grecs croyaient qu'un daïmon, une sorte de double psychique, présidait dès l'origine aux destinées de chacun, sans pour autant soutenir une rigoureuse prédestination. C'était une manière élégante de signifier que notre existence, dans les faits, consiste à dialoguer entre deux instances, l'une connue, l'autre inconnue, et à tenter de trouver une harmonie supérieure, qui intègre les deux, et si possible, les dépasse. On trouvera une idée assez proche chez Goethe méditant sur les rapports entre la liberté et la nécessité.