"Alors que les hommes d'équipage faisaient grise mine à cause d'une tempête, lui-même (Pyrrhon), gardant toute sa sérénité, leur remonta le moral en leur montrant sur le bateau un petit cochon qui mangeait, et en leur disant que le sage devait se maintenir dans un état semblable d'imperturbabilité" (Diogène Laerce, IX,68).

Ce n'est pas la seule occurrence, dans le corpus de Diogène Laerce, où il est question du petit cochon : "Il portait lui-même au marché, pour les y vendre, des volailles, et si cela se trouvait, des petits cochons, et faisait le ménage à la maison, en toute indifférence. On dit aussi qu'il lava lui-même un porcelet, par indifférence". Cette référence méthodique à l'indifférence est surprenante. Sans doute Diogène veut-il souligner le fait que Pyrrhon n'est affligé d'aucune sorte de préjugé social, et qu'il met "indifféremment" sa main dans le cambuis, ne reculant devant aucune tâche, domestique ou servile. En fait il fait tout lui-même, sans s'aliéner aux soins d'un esclave, qui aurait pu exécuter les basses oeuvres de l'entretien et de la cuisine. "Il vivait en tout bien tout honneur avec sa soeur, qui était sage-femme". Il est rare que les doxographes et autres historiographes de la philosophie nous dépeignent la vie quotidienne des maîtres illustres, y parlent de cuisine, de toilettes, de ménage, de marché, d'habillement. De petits cochons encore moins. Quant à présenter le petit cochon comme un modèle de vertu philosophique, il faut, pour l'oser, être un maître humoriste, comme l'était Pyrrhon.

Il y a dans cette historiette, un relent de tonicité kunique (1). On imagine aisément Diogène de Chien tenir des propos semblables. On sait qu'il vomissait la culture alambiquée des Athéniens et se réclamait violemment de la nature contre l'artifice : le petit cochon eût fait un modèle de vertu fort présentable. Je ne suis pas sûr, en dépit de la ressemblance extérieure, que l'intention philosophique de Pyrrhon fût la même : cette opposition tranchée entre nature et culture lui est étrangère ; il ne dit nulle part qu'il faile revenir à l'état de nature ; et surtout il conteste radicalement l'idée d'Etre qui hante en profondeur le kunisme. Ce n'est pas le petit cochon en tant qu'être de nature qu'il propose en modèle, c'est l'indifférence. Le peit cochon n'est admirable que par son "imperturbabilité" - aptitude qui eût pu se trouver aussi bien dans n'importe quelle catégorie animale ou humaine. 

Ce que pouvons comprendre c'est que l'indifférence pyrrhonienne n'est pas exactement de l'abstention : il fait son ménage, il va au marché, il tue ses cochons pour les vendre, il parle d'abondance, et parfois même continue à parler alors que ses auditeurs ont quitté la place, il part soudainement en voyage sans prévenir personne, il accepte une charge de Grand Prêtre du temple d'Hadès - le tout, dira le doxographe, "en pleine indifférence". Bref cet homme vit, voyage, pense, parle comme tout un chacun. Mais alors, en quoi est-il donc si original ? C'est simple, il ne s'attache à rien, ne se fixe aucune ligne de conduite, ne soutient aucune thèse, ne se soumet à aucune autorité, et dans les grandes choses comme dans les petites, il agit en souveraine liberté .

Il a dû en irriter plus d'un ! N'empêche qu'à sa mort - il vécut fort vieux alors qu'il avait fait toute la campagne d'Alexandre jusqu'aux rives de l'Indus - ses concitoyens d'Elis lui dédièrent des statues. Sa réputation de sage égalait celle de Socrate.

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(1) Je dis "kunique" pour dissocier le cynisme antique, celui de Diogène le Chien, des cyniques au sens trivial, qui ont à peu près tout perdu de l'inspiration originale.

Pour le lecteur peu familier des auteurs anciens je précise aussi qu'il faut bien distinguer Diogène Laerce, historiographe qui raconte ce qu'il a pu glaner sur la vie et les opînions des philosohes - et Diogène le Chien, le célèbre philosophe kunique.