"La mort ne nous fait rien. Ce qui est décomposé ne sent point, et ce qui ne                                                 sent point ne nous fait rien". Epicure SV 2

 

 

Réduction analytique : dégrossir les représentations inspirées par la crainte - crainte des dieux, crainte de la mort - mais aussi des autres craintes plus diffuses, tapies dans le coeur des hommes. Mais de toutes ces craintes, la pire sans doute, la plus commune, est la crainte de la mort. La réduire, la supprimer si possible, tel est l'acte du philosophe, s'il est entendu que la sérénité, la jouissance de la vie sont à ce prix.

Crainte de la mort  : on s'imagine que la mort est un passage vers une autre vie, qu'il faudra mériter par des sacrifices, des expiations, des rituels de purification. On imagine un fleuve à traverser pour se présenter nu et propre sur l'autre rive. On redoute les juges infernaux, le purgatoire et les enfers. On invente une âme immatérielle et immortelle qui exige les plus grands soins, les plus grands renoncements. Et dans un mouvement d'exaspération théorique on en viendra à soutenir que la vraie vie est là-bas, dans cet ailleurs fantastique que nul n'a jamais vu et dont personne n'est jamais revenu.

La mort n'est pas un passage : un passant passe d'une rive à l'autre, il reste ce qu'il est, or, ici, s'il y a bien quelqu'un de ce côté de la rive, il n'y a personne de l'autre.

La mort n'est pas un passage mais une rupture. Alternative absolue : ou bien on est vivant, ou bien on est mort. Ou le vivant ou le cadavre, pas de tierce possibilité.

Remarquons que les mythes développent abondamment ce thème de la tierce position : lorsque Ulysse fait le voyage dans les enfers pour rencontrer les âmes de sa mère et des héros de la guerre de Troie, il voit de pauvres ombres gémissantes, exsangues et pantelantes qui disposent encore de la parole pour exprimer le regret des heureuses rives illuminées par le soleil. Vie raccornie et malheureuse, intermédiaires pathétiques entre la vie et la mort. Plus justement : ils sont morts sans être morts. Je dirai : leur drame est justement de ne pouvoir enfin mourir.

Le vivant est respirant, sentant, réceptif et agissant. Le mort est privé de sensation, de mouvement, d'autonomie. Inerte et passif. Abandonné à l'inévitable travail interne de décomposition. Les deux états n'ont rien de commun. Il n'existe aucune continuité de l'un à l'autre. D'où cette remarquable parole d'Epicure : "La mort n'est rien par rapport à nous". Ou encore : "Quand nous sommes la mort n'est pas, quand la mort est nous ne sommes plus". Entre nous vivant et la mort il n'y a pas de rapport. La mauvaise interprétation serait de croire qu'Epicure nie la réalité de la mort et qu'il invite à vivre comme si la mort n'existait pas. Tout au contraire, il sait que la mort existe mais il insiste sur le fait qu'il ne faut pas vivre constamment sous le couperet de la mort, anticipant par une imagination déréglée une catastrophe qui viendrait corrompre le jeu innocent de la vie. 

Il ne faut pas mourir sa vie, se mortifier dans la crainte et la culpabilité.

Revenir aux sensations c'est expérimenter une vie vivante, tant qu'elle est vivante. A partir des sensations on se forgera des représentations retiées à l'expérience. On disposera d'une méthode qui permette de réduire, voire de supprimer les représentations issues de la crainte ou des autres passions de l'âme.