Il existe en allemand un mot qu'il est bien difficile de rendre en français, malheureusement, et qui possède une très riche signification : Gelassenheit, que l'on peut traduire par tranquillité, sérénité. Mais le terme, dans sa composition, implique l'idée d'un laisser (lassen), laisser loin de soi - soucis, préoccupations, passions - et surtout d'un se-laisser, d'un abandon confiant à quelque chose qui possède une suprême valeur. On encore d'un se-laisser aller, se-laisser être, ou vivre, selon sa complexion native et naturelle, en toute sérénité. Je crois trouver quelque chose de cette belle disposition chez le Montaigne de la dernière période qui a dépassé en soi-même les contrariétés de la philosophie, les obstacles de la tradition et les mirages de la modernité, pour trouver en soi-même enfin les ressources de la nature assumée. S'il se réfère encore quelquefois à des auteurs célèbres ce n'est plus pour les imiter ou les commenter, c'est au titre d'enluminures, de décorations baroques. L'essentiel n'est plus tout à fait dans le discours comme tel, il est bien plutôt dans un habitus original et indicible. Les mots n'y suffisent plus : trop faibles, trop malmenés, toujours à côté. Et bientôt ils seront de trop. C'est l'interligne qui signifie plus que la ligne, un peu comme dans les poèmes où c'est le silence entre les vers qui porte l'essentiel du sens.

Certaines personnes ne comprennent pas pourquoi le vers s'arrête avant la fin de la ligne. Pourquoi cette béance ? Ce silence ? Ils lisent en raccordant les vers les uns aux autres, abolissant la poésie dans la prose. Ils n'ont rien compris à la nature de la poésie. Ce n'est par coquetterie que le poète écrit en vers, c'est par nécessité : il pense en rythme, plus exactement il entend résonner en lui un rythme, et cela donne immédiatement un octosyllabe ou un décasyllabbe, ou toute autre forme rythmée. Originellement la pensée procède ainsi, et c'est ainsi qu'elle se tient le plus près de la source originelle.

Valéry, ne trouvant le sommeil, se laisse rêver de Méditerranée, depuis le cimetière marin de Sète, et cela donne :

             "Ce toit tranquille où marchent des colombes

             Entre les pins palpite, entre les tombes".

Il est évident qu'entre les deux vers un silence méditatif est installé, bien que non signifié : il faut l'entendre comme le silence en musique. Il ponctue, mais pas seulement. Il aménage une respiration, une suspension, pendant laquelle, dans un laisser-être, un dé-laissement, la pensée se recueille sans effort en elle-même, avant de se laisser solliciter dans le second vers. Abolissez ce silence, lisez les deux vers d'une traite, vous avez tout détruit.

Entendre un hurluberlu lire mal la poésie, la traiter en femelle, la violenter et violer, comme on fait le plus souvent - ah c'est une torture pour l'oreille - et pour le coeur ! On ne lit pas la poésie, on la dit, et encore le mot est faible : il en faudrait un autre, pour marquer la consonance intime avec la musique :

           "De la musique avant toute chose !"

J'aime imaginer que la pratique de la philosophie, bien au delà des discours, des raisonnements, des hypothèses et des prothèses, puisse conduire l'impétrant, par degrès, par délaissements successifs, par élagages et curetages, jusqu'à ce point miraculeux que Pyrrhon appelait "le dépouillement" - qui n'a rien de religieux, de mystique - cet état mental où se réaliserait cette "Gelassenheit", ce laisser-être et laisser-advenir, où la disposition poétique initiale, celle que nous avons si tôt oubliée, à nouveau pourrait fleurir, comme fleurissent les poèmes de nos poètes, et que poètes nous aussi, nous entendions en nous-mêmes résonner "les voix chères qui se sont tues".