Un commentateur écrit: "L'esprit d'un homme baigne dans un nuage de représentations". Jolie formule, et très vraie. Question : toutes les représentations sont-elles équivalentes ? Oui, si l'on se place dans l'absolu, comme fait Pyrrhon par exemple, estimant qu'"il est bien difficile de dépouiller l'homme". Non, si l'on considère que certaines représentations sont destructrices, sources de maux sans nombre, et que  d'autres rendent la vie agréable et heureuse. Mais ce sont toujours encore des représentations.

La varie question est de savoir si l'on fait, dans sa pensée et sa vie, une place au réel comme tel. Une telle place ne peut survenir qu'à la suite d'une épreuve qui vient déchirer le tissu des représentations préalables qui sont l'oeuvre du principe de plaisir : spontanément l'esprit construit un monde autocentré, autoréflexif, une sorte de bulle protectrice grâce à laquelle il espère assurer sa conservation et sa satisfaction. Mais le monde, comme dit Freud, n'est pas une nurserie : tôt ou tard, inévitablement, le réel viendra déchirer l'enveloppe, et mettre le sujet au défi. Il peut dénier toute pertinence à l'événement, fuyant dans les songes, ou enregistrer le fait, en tirer leçon, et l'inscrire dans sa psyché comme une donnée incontournable. Dès lors ses représentations ne pourront plus ignorer le fait. Il pourra bien vaticiner dans ses rêveries, s'ébrouer, se divertir, "faire le cheval échappé" comme dit Montaigne, il reste que de ces vagabondages il sait que  ce ne sont que fantaisies qui ne sauraient longtemps voiler la réalité. Il s'amuse, il poétise, mais il sait : quelque chose en lui témoigne de la vérité. Les représentations ont perdu de leur puissance, elles ne peuvent plus entraîner d'adhésion inconditionnelle.

Telle  est par exemple la découverte intime de la vacuité : il y a des formes, mais toutes les formes sont impermanentes, comme travaillées de l'intérieur par un e force de désintégration. Et par ailleurs il y a des forces qui ne cessent de travailler à la production de formes nouvelles. Tout vient et passe, et vient encore, à l'infini. En toute forme le vide, et du vide, éternellement, des formes nouvelles. Quand on considère tout cela on en vient à se déprendre de tout attachement : cette fleur est belle, si belle, mais déjà elle fâne et trépasse - et déjà autre fleur vient à fleurir. Bientôt ce n'est plus telle fleur que je vois, je vois le fleurir et mourir, et refleurir, je vois le mouvement éternellement vivant et agissant : la forme est vide et le vide est forme.

Peut-être, face aux représentations creuses et aux représentations agréables, peut-on faire la place à une troisième catégorie : les représentattions rectifiées, qui, si elles sont encore des représentations, et à cet égard, contestables en leur principe, ont au moins le mérite d'être un peu moins fausses, en ce qu'elles portent la trace visible d'une expérience vivante du réel.