Je demandais hier : que restera-t-il de la psychanalyse dans vingt ans ? 

Le fondement ultime de la démarche freudienne était ce rêve très ancien, dont il a su renouveler la formulation et la méthode, de connaître pour guérir, de faire de la connaissance un levier thérapeutique efficace. Ce projet s'inscrit dans la lignée des grandes sagesses traditionnelles : "connais-toi toi même - et tu connaîtras l'univers et les dieux", sauf qu'ici il n'est question ni de l'univers ni des dieux. Le champ d'exploration est circonscrit à la sphère la plus étroite, laquelle pourtant est suffisamment obscure pour nécessiter des années de recherche.

Je ne sais si la psychanalyse peut guérir, mais il est sûr qu'elle produit des effets, si du moins le consultant accepte de se muer en acteur. C'est alors que peut débuter le procesus de connaissance : je connais ce que je suis moi-même capable de mettre en lumière, par l'observation, la perlaboration, la compréhension. Qu'il faille un agent externe, le psychanalyste, ne change pas le fait que c'est moi qui connais, avec son soutien sans doute, mais par mon propre travail de connaissance. C'est ce rapport très particulier à la connaisssance qui fait l'originalité de la psychanalyse.

Pour ma part j'ai tendance à rapprocher la psychanalyse de deux anciennes écoles de sagesse : l'épicurisme et le pyrrhonisme, qui toutes deux ont produit un effet remarquable de démystification, exhibant la nudité d'un réel sans images, sans doubles, sans causalité métaphysique et sans finalité. Le monde est ce qu'il est et il est vain d'en imaginer un autre, plus conforme à nos voeux. D'où une thérapeutique des désirs que l'on ne peut entendre correctement que si l'on considère froidement et rationnellement la chose comme est elle. "Désirs naturels et nécessaires" pour Epicure. "Pas plus ceci que cela " pour Pyrrhon. Admirables sagesses antiques, dont le point faible, cependant, tient à ceci : cette connaissance vraie illumine le sage lui-même, mais ne peut se transmettre. Au mieux on produira des disciples qui répéteront l'enseignement, d'un savoir de seconde main, sans avoir pu pénétrer par eux-mêmes dans le temple de la sagesse. Ils restent indéfiniment sur le seuil, admirent et vénèrent le maître, mais n'accèdent pas par eux mêmes à l'essence de la vérité. La vraie originalité de la psychanalyse tient exactement à cette invention géniale d'une transmission par l'épreuve. Non pas un dogme que l'on donne du dehors, mais une expérience que l'on mène personnellement du dedans.

Dans un autre contexte, un autre sage remarquable en tous points disait : ne croyez rien, exprimentez par vous-même. Et de fait le bouddhisme (dans sa version originale, du moins selon ce qu'on peut en savoir) pourrait figurer valablement à côté de l'épicurisme et du pyrrhonisme, mais il nous est bien difficile d'en mesurer l'efficacité, et il n'est pas sûr qu'on y ait correctement réglé la question de la transmission. Je doute par ailleurs que la pratique de la méditation puisse donner des résultats comparables à ceux de l'analyse. Mais cette question mériterait un débat approfondi.

Il me semble acquis que dans la psychanalyse ouverte telle que je l'entends les intuitions anciennes de la sagesse trouvent un lieu naturel de réception, ou, si l'on veut, une sorte de confirmation scientifique. C'est là un propos qui heurtera peut-être bien des praticiens, soucieux de préserver la pureté du dogme analytique. Mais moi je ne raisonne pas de la sorte. Je voyage volontiers d'une pensée à l'autre, d'une tradition à l'autre, selon les nécessités du moment et le caprice de l'humeur. Je le concède volontiers, cela ne fait pas sérieux. Mais mon projet n'est pas une ennième synthèse savante que personne ne lira, mais de philosopher et de m'amuser en toute liberté. "Rire et philosopher" disait Epicure. Je retiens de mes auteurs ce qui me stimule à penser et à gambader. C'est cette liberté-là que j'ai conquise en psychanalyse.

Un mot encore : il est de vains esprits qui se font fort de critiquer à tours de bras ce qu'ils ne connaissent pas. Ainsi de la psychanalyse : on se gausse, on raille, on fait le malin à peu de frais. C'est ce que j'appelle la critique externe, le plus souvent basse et populacière. Je la récuse. Que ceux qui n'ont aucun rapport à la psychanalyse aient le bon goût de se taire. A l'inverse, toute critique interne - j'entends la critique de celui qui connaît, qui juge en connaissance, qui peut rationnellement juger et proposer - cette critique-là est toujours la bien venue, d'autant que moi-même je ne me prive en rien de l'exercer librement et dûment.

 - Que restera-t-il de la psychanalyse dans vingt ans ? Un corpus de connaissances impressionnant qui a diffusé largement dans la littérature et le discours commun, mais surtout un modèle de transmission du savoir, qui devrait subsister, mais dont je crains qu'il ne se perde, faute de praticiens compétents (la psychiatrie s'est détournée vers les modèles neurobiologiques) et surtout d'authentiques "sujets amants du savoir".