Que restera-t-il de la psychanalyse d'ici vingt ans ? Déjà, hors de la France qui apparaît comme un bastion isolé, la plupart des pays voisins ont pratiquement enterré l'enseignement de Freud. Un ami allemand, qui pratique la Gestalttherapie, m'expliquait que la cure psychanalytique était, dans les faits, réservée aux futurs thérapeutes de toutes obédiences, qui passaient quelques mois dans l'exploration de l'inconscient, avant de se tourner définitivement vers d'autres méthodes. Trop longue, trop coûteuse, trop incertaine quant aux résultats, la psychanalyse ne satisfait pas aux exigences contemporaines de briéveté, d'efficacité : il faut que le patient soit réinjecté le plus vite possible dans les circuits de la machine universelle. Pas le temps de lambiner dans les jardins fleuris de l'enfance, à dénicher les verts émois oubliés, les premières tendresses et les primes fixations de la libido !

L'objection, outre l'argument économique, est de taille. D'autant qu'il est bien difficile, dans les résultats effectifs de la cure, d'établir de vrais critères de guérison. Un plaisanterie court, qui ne manque pas de sel : "Avant mon analyse je souffrais de mes symptômes, après, je souffre toujours, mais je sais pourquoi". Freud avait espéré que la connaissance adéquate de l'inconscient permettrait de lever les symptômes : la compréhension psychique devait modifier le fonctionnement psychique en rendant le recours au symptôme inutile. Si l'on voit bien certains symptômes disparaître au fil de la cure - et parfois de manière spectaculaire - il n'est pas rare que d'autres apparaissent pour ne plus jamais disparaître. Il faudra se résoudre à vivre avec, comme on dit. 

Il faut croire que le symptôme est une donnée inévitable et constante de la vie psychique. C'est, en régime ordinaire, un mode d'expression comme un autre, comme par exemple la parole, le sexe, la gourmandise ou la rapacité, par quoi un sujet se pose dans le monde, y inscrit sa marque. Une personnalité parfaitement lisse, sainte et pure comme neige est inconcevable, et ceux qui s'efforcent de ce côte-là ne font naître qu'un légitime soupçon. Le vrai problème n'est pas le symptôme comme tel, mais la sévérité, l'excès de certains symptômes qui rendent la vie impossible. Si l'on peut soigner, réduire ou éliminer ces souffrances-là c'est une éclatante réussite.

J'ai connu deux personnes qui présentaient des symptômes invalidants, angoisses mortifères, paralysie des membres inférieures, qui ont été guéries définitivement. Aujourd'hui elles ne souffrent plus que de troubles bénins, et s'en accommodent. L'une d'elle me disait plaisamment : "je suis une belle machine à symptômes, c'est ma créativité à moi !"

Et de fait, comment le sujet pourrait-il survivre dans un monde difficile et exigeant, coinçé entre les obligations sociales, les idéaux collectifs, la nécessité matérielle, les soucis éducatifs, les exigences intérieures, les devoirs et les pulsions, s'il ne pouvait manifester, par l'émotion, la parole, mais aussi par ces décharges pulsionnelles que sont les symptômes, sa difficulté à vivre, et son désir perdurant d'exister ? Il faut bien voir que l'obligation de santé est devenu un impératif puissant, relayé par tous les organes médiatiques : être en forme (en forme de quoi ?), se soigner, guérir au plus vite si l'on est malade, et tout faire pour ne jamais le devenir. La maladie est devenue une sorte de luxe honteux, réservé aux vieilles gens, et moralement condamnable. Tout cela arrange bien le corps médical et les laboratoires pharmaceutiques, lequels poussent outrageusement à la consommation universelle. En soi, la santé est évidemment un  très grand bien, et sans doute le premier des biens, mais quand l'idéologie s'en mêle, et c'est le cas aujourd'hui, elle perd sa véritable signification.

Un des mérites de la psychanalyse était de nous libérer des religions de la norme. Dans le monde profane où nous sommes, on voit refleurir en sourdine de nouvelles valeurs idéologiques, comme la santé obligatoire pour tous, qui créent de nouveaux comportements fétichistes. J'honore, j'aime la santé, je la souhaite florissante et allègre pour tous, mais je crains cette gigantesque mascarade qui vise au polissage universel, dont les deux facettes sont le culte immodéré de l'image (l'image idéalisée de soi) et de la santé obligatoire : deux versants de la même norme, et de la même aliénation.

Une nouvelle religion ? Sans doute, à la fois absolument neuve dans ses contenus manifestes, et résolument traditionnelle dans sa structure : il s'agit toujours encore de se munir d'un viatique imaginaire contre la mort.