Le réel est partout le même. Cette phrase je l'ai déjà écrite ici, au détour d'autres réflexions. Je l'éprouve encore plus vraie, plus décisive. On peut bien voyager en cent pays lointains, rechercher la variété, la diversité, climats, paysages, plaines et montagnes, et la mer et la glace, et le nord et le sud, on est toujours dans le même monde, s'il n'existe qu'un seul monde. La diversité fait illusion : c'est comme un jeu qui amuse, mais n'instruit pas. Et comme dit cet auteur japonais dont j'ai oublié le nom : "à la fin il ne reste que le désert".

L'image du désert est vraie en ce qu'elle désigne un pure surface blanche sur laquelle vient jouer et flouer la diversité évanescente des choses.

Ou encore : la surface de la mer, "le sourire innombrable" des flots, milliers d'éclairs à ras de mer, "toujours recommencée", mer qui supporte et engloutit, mer vineuse et traîtresse, "mer inféconde". Les anciens Grecs la redoutaient, dans ses caprices, ses colères, elle qui pourtant portaient quelquefois "les nefs creuses"  et les trirèmes bardées de catapultes. J'aime, bien plus que de naviguer, m'asseoir en paix au bord du rivage et me laisser bercer sur place, comme si je me balançais sur les vagues, et regarder infiniment la lumière jouer à l'horizon, sans désir, sans espérance, le coeur content : il n' y a rien à espérer, nul au delà à conquérir, à explorer. Que cherchent-ils donc, ceux qui vont au delà ? Au delà de l'horizon surgit un autre horizon, qui est toujours le même horizon. Et ainsi, avançant, ils se retrouvent au point de départ.

"Qui va à l'est va à l'ouest".

J'observe et j'écoute les hommes et les femmes : diversité. Mais bientôt apparaît une autre impression, plus profonde : quelle que soit leur situation sociale, leur histoire, leurs projets et leurs déboires, toujours et partout ce sont "même note et pareil entretien" (la Fontaine), les mêmes passions, les mêmes pulsions. La nature humaine est partout la même, et on aurait bien tort de penser que les évolutions économiques ou sociales y changent grand chose. Bien sûr les habits changent, les rôles peuvent être permutés, mais c'est toujours la même pièce, avec le même dénouement. Lisez les auteurs anciens : une fois revenus du dépaysement initial dû à l'éloignement temporel et à la singularité du décor, vous revoilà de plein pieds dans une pièce moderne, des personnages et une action modernes, ou plus exactement, intemporels. Il en va ainsi d'Agamemnon, de Médée ou de Cassandre : nos contemporains.

En toute rigueur ce qui commande le comportement humain, comme chez l'animal, c'est la faim et le sexe. On peut y ajouter tout ce qu'on veut, diversifier à l'infini les modalités de l'apparence, on en revient oujours là : se conserver autant qu'il est possible, jouir et se reproduire. C'est la loi de la nature, de laquelle il est bien difficile de s'écarter, et souvent, quand on prétend s'en écarter, on y revient de plus belle. C'est évidemment une humiliation pour l'intelligence. Mais il se pourrait que l'intelligence, qui veut prendre ses distances par rapport à la vie, y contribue malgré elle, et se croyant la maîtresse du logis, n'en soit au bout du compte que la servante.

Lucrèce disait : "eadem sunt omnia semper", les mêmes sont toujours les choses. Je disais : le réel est partout le même. S'il n'y a qu'un monde il est fatal que la diversité, qu'elle soit alléchante ou accablante, ne fasse jamais exception. En un mot : le réel c'est le réel.