Parménide avait écrit : "esti gar einai" : littéralement : car être est. On ne peut penser que être n'est pas. Penser que être n'est pas, c'est prendre le chemin de la perdition. - Notons au passage que Parménide ne dit pas  : l'être est, mais être est. La différence n'est pas à négliger, Parménide ne fait pas de la métaphysique, il n'invoque pas un Etre suprême, il constate et pose sobrement : il y a de l'être, et il serait irrationnel d'affirmer le contraire.

Reprenant toutes les choses depuis l'origine, Epicure répond : " to pan esti". Le tout est. La pensée du philosophe vise à penser le tout comme tout. Mais qu'est ce que le tout ? C'est la totalité des choses, quelles que soient par ailleurs les choses, connues ou inconnues, nommables ou non, dispersées dans l'immensité infinie du vide. Lucrèce dira, en latin : summa summarum, la sommes des sommes, à cette réserve près que cette somme est impossible à effectuer, puisque ce tout n'a pas de bornes. S'il avait des bornes il y aurait quelque chose qui le limiterait, et il ne serait plus le tout. Le tout ne peut avoir d'extérieur à lui, ni d'antérieur ou de postérieur. Il faut en conséquence le penser comme infini dans le temps et l'espace, éternellement identique à soi, en tant que tout - ce qui ne signifie nullement qu'il n' y ait pas de changement dans les corps qui le constituent. Le mouvement est dans le tout, mais ne modifie pas le tout en tant que tout.

"Ainsi : le tout était toujours tel qu'il est maintenant et il sera toujours tel ; car il n' y a rien en quoi il change, puisqu'en dehors du tout il n'est rien en quoi, s'il y pénètre, il puisse se transformer". (Epicure, Lettre à Hérodote, 39)

Remarquons ceci : Epicure ne dit pas  : "l'univers" - il dit : le tout. Sa théorie implique nécessairement la pluralité des mondes, mieux la multiplicité infinie des mondes. Un univers n'est jamais qu'un amas plus ou moins organisé de "mondes", de systèmes solaires, mais il est très logique de penser qu'il existe d'autres univers que celui que nous observons - on parle aujourd'hui de "multivers" ou d"univers-champagne". Epicure devance superbement, et englobe, toutes ces spéculations astrophysiques en posant tout simplement la phrase : le tout est. Il est tout et contient tout.

On se demandera évidemment quel peut être l'intérêt pratique de cette conception, en particulier pour la vie heureuse, puisque l'objectif déclaré d'Epicure est de fonder les conditions théoriques et pratiques de la vie heureuse. La réponse est évidente : en déclarant qu'il n' y a rien en dehors du tout on coupe à la racine toute tentative de penser un au delà du monde, un autre monde, ou quelque principe supérieur qui, du dehors, réglerait le cours du monde et les affaires du monde. Par exemple des dieux créateurs ou organisateurs qui veilleraient à la bonne marche du monde, que l'on pourrait supplier ou cajoler pour les contraindre à intervenir en notre faveur. On connaît la théorie fameuse : les dieux ne sont pas d'une nature différente de la nature universelle, ils sont formés des mêmes atomes que nous, ils n'ont rien créé, ne se soucient nullement de nos petites misères, et vivent immortellement dans la béatitude.

En termes simples : ni créationnisme, ni interventionnisme, ni finalisme. Voilà qui élimine définitivement la métaphysique, passée, présente et future.

Le tout c'est la nature infinie, à jamais identique à soi, hors de quoi on ne peut rien penser de réel. - Bien sûr rien n'empêchera jamais les hommes de se créer des chimères, des "phantasmoi", créations fabuleuses ou délirantes d'un esprit enfiévré qui confond la veille et le sommeil, mais la pharmacopée psychique d'Epicure vise justement à les en délivrer. Si l'homme est "le songe d'une ombre" c'est en grande part par faiblesse, pusillanimité, et complaisance pour l'irrationnel. Au moins, s'il nous est impossible de ne pas rêver, apprenons à distinguer les genres, et à ne pas marcher les yeux fermés en plein jour.