Après le désastre de l'armée, que Xerxès avait inconsidérément menée aux abords de la Grèce, la Reine des Perses, en un vaste monologue, médite sur la folie des hommes (Eschyle, les Perses) : 

    "Des monceaux de morts, en un muet langage, jusqu'à la troisième génération, diront aux regards des hommes que nul mortel ne doit nourrir des pensées au-dessus de sa condition mortelle.

     La démesure en mûrissant produit l'épi de l'erreur,

     Et la moisson qu'on en lève n'est faite que de larmes".

Eschyle oppose vigoureusement le personnage du roi défunt, Darios, roi d'un immense empire, qui avait su maintenir la prospérité de l'Etat par un gouvernement sage, à son fils Xerxès, qui s'est lancé, dans l'ardeur d'une jeunesse folle, à la conquête de nouveaux territoires, et qui a été lamentablemet défait par l'armée grecque, bien inférieure en nombre, mais animée du souffle patriotique. Mais plus encore, Eschyle oppose deux modèles de civilisation, l'une servile, l'autre libre. Dans l'une on va à la guerre poussé par la peur, dans l'autre on combat pour sa famille et sa cité. Dans l'une d'immenses foules armées avancent sous les coups de fouet, dans l'autre on s'engage par conviction. Dans l'une l'initiative appartient au potentat, dans l'autre elle est partagée par tous. Deux mondes irréconciliables, deux visions opposées de la culture.

La démesure est inscrite dès le principe dans l'ordre oriental des Perses. Si par chance le roi est sage l'équilibre peut tenir. Mais que survienne un roi exalté, et la folie s'empare du corps politique tout entier. Il manque manifestement des contrepouvoirs qui puissent modérer, contrebalancer l'arbitraire royal. En toute rigueur voici un Etat où il n'y a qu'un seul homme libre, et des millions d'esclaves. C'était malheureusement la situation ordinaire dans les Etats de l'Antiquité, et dès lors la liberté politique inventée par les Grecs fut une exception lumineuse. Ce n'est pas un hasard si, dans tant de pièces de leur théâtre, les poètes tragiques l'aient régulièrement saluée comme une conquête remarquable et décisive.

Si donc la reine des Perses gémit avec raison sur la démesure de son fils Xerxès, qui a entraîné l'armée dans une épouvantable déroute, elle devrait plus encore interroger la structure du pouvoir, viciée dès l'origine, demesure institutionnelle, responsable de maux innombrables, passés, présents, et à venir, pour d'innombrables générations.