A l'école nos avons appris la sacro-sainte triade : thèse-antithèse-synthèse, supposée dépasser toutes les oppositions en une harmonieuse entité supérieure. Cela fait paraît-il de belles dissertations. Cela est beau, et d'une merveilleuse indigence. En tout état de cause parlons plutot d'une triade ironique : thèse-antithèse-foutaise. Le troisième terme n'étant qu'un artefact tarabiscoté, un Frankenstein crypto-conceptuel

Héraclite, en ce domaine, est un maître. Il voit deux contraires, comme le jour et la nuit, la satiété et la faim, la guerre et la paix, et jamais il ne songe à chercher quelque troisième terme qui lèverait la contrariété. C'est qu'il n'existe pas de troisième terme. On est en manque ou en satiété, en guerre ou en paix. Ou dans quelque mouvement interne qui nous fait glisser insensiblement d'un état à l'autre, et inversement. Quand le balancier atteint un extrême, se déclenche le mouvement qui mènera à l'autre extrême. La guerre par exemple ne saurait durer toujours, elle rompt la paix et retourne à la paix. Aucun état n'est stable ni durable, si bien qu'on ne peut pas même parler d'état. Pour parodier Montaigne disons que ce que nous prenons pour un état stable n'est qu'un mouvement plus languissant, qui bientôt va s'accélerer. En fait on ne peut sortir de ce mouvement, qui est le mouvement même du monde. "Branloire pérenne". C'est, si l'on veut, une dialectique à deux termes, définition même du tragique. Car le tragique tient tout entier dans la conviction qu'il n'y a pas de porte de sortie, pas de dépassement des conditions fondamentales de l'existence. Ou en d'autres termes : est un penseur tragique celui qui sait que ça ne s'arrange jamais. 

Une deuxième idée vient alors compléter la première : les contraires s'opposent bien sûr, mais cette opposition - il faudrait plutôt dire, cette contrariété -  forme une unité. Jour et nuit constituent ensemble une unité, qui est celle de la journée. Faim et satiété rythment le temps de l'organisme dans l'unité de son fonctionnement. Guerre et paix de même. L'unité des contraires définit le mouvement du monde, peut se penser comme la loi de ce monde. Héraclite l'appelle : le dieu, dieu immanent et éternel, principe organisateur du réel. "Le dieu : jour-nuit, hiver-été, guerre-paix, satiété-faim"(DK 67). On voit que même le "et" est supprimé ; il ne dit pas "jour et nuit", il dit "jour-nuit", ramenant la contrariété à l'extrème du pensable, dans une concaténation linguistique proprement stupéfiante. On ne peut revenir en deça, interroger les origines, questionner les provenances. Héraclite n'est pas Hésiode. Il observe le monde constitué, y décrit la loi de fonctionnement, persuadé que cette loi, qui est celle du dieu, a toujours été telle, est telle et sera telle qu'il l'énonce.

Rudesse d'une pensée sans complaisance. Ecole abrupte du penser-juste. Qui dit mieux ?