"En quelque coin écarté de l'univers répandu dans le flamboiement d'innombrables systèmes solaires, il y eut une fois une étoile sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus arrogante et la plus mensongère de l"histoire universelle" : mais ce ne fut qu'une minute. A peine quelques soupirs de la nature et l'étoile se congela, les animaux intelligents durent mourir". Nietzsche, en 1873.

Les tenants de l'"histoire universelle", ici visés au passage, sont ces naïfs qui ramènent toute réalité à l'histoire humaine. Mais celle-ci n'est qu'un point microscopique dans le temps immense de la nature. "Il y eut des éternités pendant lesquelles (l'intellect humain) n'était pas ; et si de nouveau c'en est fait de lui, il ne se sera rien passé". - En effet, si l'humanité disparaît, ce qui est plus que probable vue l'implosion programmée du soleil, qui donc pour s'en souvenir ? Le silence, qui précéda l'irruption de la parole, à nouveau règnera sans conteste dans le monde - à moins que dans d'autres systèmes solaires, à des distances phénoménales, d'autres animaux intelligents aient, de leur côté, inventé des langages dont nous ne pouvons pas même imaginer la nature.

Depuis peu, l'astrophysique découvre d'innombrables planètes disséminées dans l'immensité. Certaines d'entre elles offrent des conditions favorables à l'éclosion de la vie. Des esprits surchauffés parlent déjà de déménager sur l'une d'entre elles si notre planère devient irrespirable. Ma foi, prenez une règle de calcul et faites l'opération : quelle distance ? quel moyen de transport ? à quelle vitesse ? avec quelle énergie ?combien de générations d'astronautes, qui se succèderaient sans faille dans le vaisseau spatial ? Tout cela est insensé. Mais il sera peut-être possible de communiquer à de grandes distances, créer une sorte d'université stellaire qui comprendraient des savants de plusieurs planètes reliés par la connaissance. Ce serait une révolution formidable, mais aussi un extrême danger - pour nous. Depuis les premiers temps de la pensée humaine c'était une évidence que l'homme était le seul être pensant, le centre de l'univers, voire la justification ultime de l'univers. On croyait naïvement que le monde, avec ses astres, ses végétaux et ses animaux était là pour nous, pour notre survivance, notre bien-être et notre confort. C'était le bon vieux narcissisme astronomique : la terre au centre, les astres autour. Il fallut déchanter : c'est la terre qui tourne autour du soleil, puis il y a la galaxie, puis des milliards de galaxies, et maintenant, sans doute, d'innombrables planètes, porteuses de formes de vie, inconnues, et peut-être, d'autres langages, d'autres formes de connaissance !

Tout cela, qui pour un esprit superficiel relève plus de la science-fiction que de la science, est pourtant du plus haut intérêt philosophique. C'est l'image traditionnelle que l'homo sapiens se faisait de sa place dans l'univers qui vacille. Que vaut le discours religieux, notamment dans sa version créationniste, lorsqu'il pose l'homme à l'image de dieu, lui conférant une dignité et un statut incommensurables, supérieurs à toutes les créatures, unique être pensant né du désir divin et destiné à s'y complaire ? Nous comprenons mieux, aujourd'hui, que les dieux ne sont autre chose que la projection fantastique d'une collectivité humaine qui dans cette effusion se glorifie et se justifie elle-même, et par là tente de résister à l'usure du temps. Ainsi, comme les sociétés qui les inventent, les dieux passent. "Et à la fin ne reste que le désert...".

Nous détournant de l'histoire, de ses mausolées décatis, de ses monuments éparpillés, de ses héros d'un jour, de ses dictateurs enfiévrés, de ses songes d'immortalité, de ses grandeurs et de ses misères, nous nous tenons déboussolés aux rivages du monde, les yeux écarquillés sur l'océan céleste, stupéfaits de l'immensité du vide qui nous environne, des étoiles innombrables qui scintillent dans le ciel d'été, comme Lucrèce entre l'horreur et la volupté, et nous tentons de compter les galaxies, et bientôt nous tournons avec elles dans la roue sidérale, sans point fixe, sans bordure ni centre, de toute parts excédés...

Mais je l'avoue, je ne puis soutenir longtemps ce vertige, je me souviens bientöt que je ne suis qu'homme, c'est à dire un animal, intelligent peut-être, mais soumis aux besoins ordinaires d'un animal, et laissant là le Tout, je me résigne au pas-tout, et tente, dans l'étroitesse de ma condition, de tenir ma part, "au coin restant" (Hölderlin)