L'intérêt de la poésie mythologique d'Hésiode - j'y reviens assez régulièrement - est de nous faire voir que toute édification psychique, aussi sublime soit-elle, est destinée à masquer une faille constitutive, une trouée structurelle, que l'on s'efforce de contenir en échafaudant tout autour. On construit si bien qu'on en arrive à oublier l'essentiel, savoir que le trou est toujours là, et que par lui passe le vent de la folie ordinaire. On en oublie même que cette folie nous visite la nuit dans nos rêves, étrange vie autre, inassimilable à la vie consciente, envers fabuleux et délirant ! On peut toujours tenter de les saisir, de les expliquer, ils échappent, noient le sens dans le non-sens. A suppser même qu'on y lise quelque vérité, la meilleure part s'est envolée sur les ailes de l'oubli. Mais qu'importe, l'essentiel, pour le sujet qui désire le vrai, c'est de reconnaître la part obscure, et que cette part se manifeste à nous par la porte ouverte, l'"huis de la Femelle Obscure".

Si je voulais dessiner cartographiquement mon paysage intime, je commencerais par le haut - le ciel- siège de la pensée consciente et rationnelle : c'est cet élément qui me soutient dans mon existence, c'est en lui que se développent mes pensées. A dire vrai, si pour une raison ou une autre, cet élément venait à m'abandonner, c'en serait fait de moi. Ici je trouve les meilleurs fruits de la poésie et de la philosophie, ici je comprends, ici je compose, ici je me sens rattaché à une histoire de l'esprit qui fait la noblesse de l'homme. Ici se constitue ce qui fait que l'histoire n'est pas seulement une effroyable chiennerie, un cortège illimité de massacres et d'iniquités.

Puis vient la colonne vertébrale, large fleuve qui irrigue les trois centres en les reliant de bas en haut et de haut en bas : l'image peut surprendre, car la collone évoque la rectitude osseuse et le fleuve le mouvement. Pourtant l'image est juste. Il faut à la fois une colonne vertébrale pour soutenir un édifice, et un fleuve pour assurer la circulation des énergies. En fait les deux images se superposent : il faut tenir, et il faut que cela circule. Il faut également poser trois centres. Le premier c'est la "tête" - par quoi se fait le rapport vivant à la pensée, exposée plus haut. Le second  c'est le "coeur", siège du sentiment, de l'affect et du désir. Enfin le ventre, besoins, pulsions, attachements primaires, avec, en son bas, mythologiquement, le trou. Lequel, le plus souvent, chez la plupart des hommes, n'est pas perçu. C'est là pourtant que se fait l'échange entre le centre du bas et l'au-delà du trou.

Contre les préjugés en usage je dirai que la représentation du corps féminin, avec sa béance constitutive, est plus juste, psychiquement, que celle du corps de l'homme, lequel, armé de phallus par la nature, en vient spontanément à se penser comme complet, autosuffisant et supérieur. Illusion inévitable, mais pernicieuse, sauf à reconnaître, avec le temps, l'égalité de condition. La différence sexuelle ne fait rien à l'affaire, et l'homme comme la femme, est psychiquement troué.

Bien sûr ce n'est qu'une image, mais comment penser charnellement sans se servir d'images ? On peut essayer de le dire autrement. Le trou c'est le lieu de passage entre l'inconscient et le conscient. L'inconscient remonte vers le conscient, mais le conscient peut faire barrage. Chez certaines personnes on a l'impressison que tout est verrouillé, qu'elles ne vivent qu'en surface, identifiées à leur rôle, à l'image figée qu'elles veulent donner d'elles-mêmes, et qu'en somme tout sonne creux. Je dirai : forclusion de la vérité.

Le souhaitable c'est que du fond sans fond remontent les images qui, tel le Nil en Egypte, fécondent le psychisme, alimentent l'énergie vitale, nourrissent l'imagination, entretiennent et stimulent le feu créateur. Hors de quoi il n' y a qu'accommodement trivial, adaptation et répétition. 

Il y a de la noblesse à reconnaître ce paradoxal fondement qui n'en est pas un, du moins qui ne relève pas de la catégorie de l'être, du savoir, ou de l'avoir. Disons plutôt : "J'ai vécu de me savoir mortel" (Lacan), ou encore : manque à être constitutif - qui fait qu'il ne manque rien de particulier, rien qui puisse s'acquérir ou s'acheter, rien que l'on puisse aspirer à être, car ce manque-là n'est pas un manque, c'est le signe, en lettres ineffaçable, du réel.