Combien de millions de tonnes de pierres, de millions d'heures de travail, combien de vies sacrifiées - et tout cela pour un monstre pyramidal de 142 mètres de haut ! C'est impressionnant, et dérisoire ! Que cette montagne baroque brave si bien les ravages du temps n'empêche pas que le roi soit mort depuis 4600 ans, et - ironie supplémentaire - que les objets sacrés censés l'accompagner dans la vie éternelle aient été volés, et cela semble-t-il, peu de temps après le décès : les violeurs de tombe, en dépit de toutes les précautions prises par les bâtisseurs, avaient su trouver l'accès à la salle funéraire. 

On pensait en ce temps-là que l'âme du défunt, séparée du corps par la mort, devait réintégrer le corps au plus vite : d'où les rites d'embaumement. Il fallait offrir à l'âme un séjour net et propre, immuable. En exhumant les viscères, en figeant la carcasse vidée dans une enveloppe quasi inaltérable, on garantissait une très longue durée à la survie de l'âme. Mais la question demeure : longue durée n'est pas immortalité. Et ces âmes, à supposer qu'elles vivent pour des siècles encore, quelle est donc cette vie, figée dans l'inertie d'un cadavre immobile ? 

Quoi qu'il en soit, les Egyptiens au moins ne concevaient point que l'âme pût être complètement détachée du corps : il faut à l'âme un corps pour la recevoir. Et ce corps à son tour mobilise les plus grands soins : pensez donc, une tombe de 142 mètres de haut ! Sublime délire qui nous remplit aujourd'hui encore d'une inénarrable stupéfaction. Nous avons le plus grand mal à évaluer le prix exhorbitant de cette construction, dans un peuple qui n'était sans doute pas très nombreux et qui ne disposait que de moyens techniques rudimentaires, mais avec une ingéniosité proprement stupéfiante. Sacrifice colossal consenti à la mégalomanie funéraire d'un roi épris d'immotalité. Mais il faut penser que ce projet, aussi dément fût-il, devait rencontrer l'approbation de l'élite pour être réalisable. La preuve c'est la présence d'autres pyramides tout autour : pendant plusieurs décennies de suite l'Egypte a construit ces monstres de pierres, et soudain a renoncé. Plus tard on préfèrera inhumer les rois, les reines, puis les dignitaires sous le sable du désert.

Dans l'Iliade, autre son de cloche. Les héros sont incinérés. Quand le corps est brûlé l'âme est séparée du corps et s'en va chez Hadès. Une autre vie commence, mais ombreuse, languissante et mélancolique. Les trépassés, réduis à l'état d'ombres, ont la nostagie de la vie terrestre et de la belle lumière qui joue à la surface des choses. "J'aimerais mieux, dit Achille, être un pauvre laboureur qui trime là-haut parmi les hommes que d'être un roi au royaume d'Hadès". La vraie vie c'est la vie mortelle, aussi dure soit-elle, à la surface de la terre, et non point cette lamentable survie au pays des ombres.

Un pas de plus, et voilà que l'idée même d'une survie de l'âme nous devient inconcevable, insupportable. Dans les cercueils de l'Antiquité romaine on voit des cadavres qui portent dans la bouche une pièce de monnaie. C'était le prix dont il fallait s'acquitter à Caron pour le voyage dans l'au delà. Je ne sais ce qu'il en est de leur âme, mais je vois que la pièce est toujours là, comme est là le cadavre, ou du moins ce qu'il en reste. On croit qu'une pièce de monnaie peut accompagner l'âme en son voyage, comme on croyait qu'il fallait donner de la nourriture ou des bijoux pour l'au delà : étrange confusion, où l'on voit bien que l'on se représente l'âme sous les espèces du corps. Penser une âme qui ne soit qu'une âme semble impossible. L'homme, qui veut croire à l'âme, ne peut penser que le corps.

L'âme est une fantasmagorie dont l'homme a le plus grand mal à se passer, alors même qu'il est incapable d'en donner la moindre définition. Mais cela ne nous surprendra qu'à demi : il en va ainsi de toutes les idées pour lesquelles les gens consentent à mourir, tout en ignorant d'où elles viennent et ce qu'elles sont. Le prix du rêve.

Pour en finir, un mot : je suis stupéfait par le nombre, l'exubérance, la qualité, la beauté, la richesse des édifices construits sous toutes les latitudes et à de longues époques, immenses et pathétiques supplications de pierre et de sang, dont le sens ultime tient à peu de chose : l'homme sachant qu'il doit mourir ne peut s'y résoudre et appelle au secours des dieux dont la fonction primale est de faire consister ses rêves.