Lorsque, âgé de vingt-trois ans, je pris mes fonctions de professeur de philosophie, j'en savais à peine plus que mes élèves. J'avais certes étudié quelques auteurs - et encore avec tant de désinvolture ! - j'avais réussi le concours, je ne sais comment ! - mais j'étais un jeune homme sans véritable culture, en un mot j'avais tout à apprendre. Je ne risquais pas de jouer au maître savant, tout au contraire, ce qui me rendait fort disponible à mes élèves, dont j'apprenais autant que je leur apprenais. Je me souvins alors d'un mot de Diderot déclarant apprendre les mathématiques en les enseignant. Je fis de même et m'en trouvai bien. Je préparais mes cours à mesure, picorant à droite et à gauche, sans perspective à terme : le temps pressait, je n'avais aucune réserve, il fallait assurer le cours du lendemain. Tout cela a dû donner une belle fricassée, mais enfin j'assurais. J'eus même droit, cette année-là, à peine installé dans mon poste, à une inspection, qui se déroula le mieux du monde. En somme j'étais confirmé, et je ne savais trop comment j'avais fait, à l'instinct sans doute.

Diderot avait raison. Au fil des ans j'apprenais en enseignant. Mais après quelques années de pratique l'enseignant risque fort de somnoler : le programme est toujours le même, les élèves sont inévitablement des débutants, chaque année il faut reprendre les mêmes notions de base. On peut certes introduire quelques variations, dans les auteurs par exemple, mais inévitablement on retombe sur les questions classiques dont on ne peut se passer sans comprometre l'ensemble. Bref, l'ennui guette. Il faut chercher hors de l'enseignement des stimulations intellectuelles, ou entreprendre une recherche, ou écrire un livre. Maintenant qu'on possède les fondamentaux on peut commencer à philosopher pour de bon.

Certains, comme Jaspers ou Michel Serre, recommandent la pratique d'une science. Pour moi qui suis d'une nullité absolue dans le domaine des sciences dites dures, la seule science accessible est la psychologie, avec quelques incursions dans l'histoire, la sociologie ou l'anthropologie. Mais il ne suffit pas de lire, il faut pratiquer. Ma pratique, ce sera la psychanalyse : je m'y suis engagé assez tôt pour résoudre quelques problèmes personnels, et j'y suis resté. C'est une recherche au long cours, que l'on peut bien interrompre si l'on constate quelques progrès dans la vie personnelle ou professionnelle, ou que l'on peut poursuivre au delà, si l'on est animé par un solide appétit de connaissance. "Je me suis cherché moi-même" déclarait Héraclite, et d'une certaine manière cet adage devrait devenir un devoir personnel pour tout philosophe amant du vrai. J'ai considéré, à tort ou à raison, que la méthode psychanalytique constituait une excellente méthode d'investigation qui donnait à la philosophie le fondement qui lui manquait. D'autres philosophes de par le passé, notamment les philosophes antiques, disposaient d'autres méthodes, dont nous ne savons à peu près rien, qui leur permettaient d'atteindre à des résultats considérables. Il est clair en tout cas qu'ils faisaient un usage heuristique de la parole, tirant du dialogue des éclairs de vérité. Quant à Pyrrhon, nul doute qu'il est formé à l'école des sages orientaux, et que par là il s'est définitivement libéré des conventions de la pensée hellénique, bouleversant de fond en comble la représentation commune.

Le lecteur qui aura bien voulu me suivre dans mes pérégrinations, depuis plusieurs années, aura eu un large apperçu des bouleversements philosophiques auxquels a conduit cette nouvelle méthode d'investigation. Il est clair qu'elle engage à bien distinguer de la réalité empirique, toujours construite par la convention et le langage, le réel comme tel, butée instable de la connaissance, toujours mal connu, toujours à venir, informalisable - et que pourtant la vérité ne se soutient que d'un rapport au réel : vérité en creux, vérité trouée mais nécessaire. C'est là que cette nouvelle pensée rompt ses attaches avec les pensées anciennes : celles-là croyaient la vérité connaissable et formulable (vérité de l'Idée chez Platon, vérité de Dieu chez Descartes, réel-rationnel chez Hegel) mais nous, tout à l'nverse, nous pensons la vérité comme un trou dans le savoir, et un trou dans le sujet. De ce trou, comme du Chaos d'Hésiode, naissent les mondes, et dans le cas de l'homme les constructions imaginaires et symboliques de ce que nous nommons culture.

Il en résulte en tout cas un étrange positionnement : à la fois dedans et dehors. Dans la culture, car enfin nous ne sommes pas des ours, et en dehors, toujours ailleurs, en déprise et porte à faux, rejoignant singulièrement la lignée intermittente de ces exilés volontaires qui vivaient et pensaient dedans-dehors.

    "L'esprit de la vallée ne meurt pas

    Là réside la Femelle Obscure

    Dans l'huis de la Femelle Obscure

    Réside la racine de l'univers" (Lao Tseu).